L’acharnement que certains mettent à démolir Stéphane Hessel : le phénomène de lecture mondiale d’ « Indignez-vous » – Quand Goldnadel confond Hessel et Cassin

 Rue 89 10/02/2012 par  Guillaume Weill-Raynal | Essayiste

Une imposture pour traiter Stéphane Hessel d’imposteur

C’est un petit livre sorti fin janvier, qui a déjà eu les honneurs du Figaro, du Point, du Parisien et de France Info, et à qui le bouche-à-oreille semble offrir un honorable début de carrière.
Son titre : « Le Vieil Homme m’indigne ! » Son auteur : Gilles-William Goldnadel,  l’un des membres les plus marqué à droite du comité directeur du Crif – et dont je parie qu’il se présentera à la succession de Richard Prasquier en 2013 – entend y révéler, c’est le sous-titre du livre, les « Postures et impostures » de Stéphane Hessel.
L’air de la calomnie
Libre à chacun d’adhérer aux thèses du tout petit ouvrage de Hessel, « Indignez-vous ! », qui fustige les méfaits du néolibéralisme, ou de n’y voir que des enfoncements de portes ouvertes, une générosité à bon compte ou une indignation aussi facile que sélective… Il y aurait beaucoup à dire sur les raisons de son phénoménal succès.
Mais ce qui est certain, c’est que Hessel, qui n’y parle pas que de la Palestine, a mis le doigt sur quelque chose de sensible… si l’on en juge, du moins, à l’acharnement que certains mettent à le démolir.
D’autant que les détracteurs d’« Indignez-vous ! » concentrent leurs attaques sur l’auteur et non sur le livre lui-même. Inusable grosse ficelle des calomniateurs. Discréditer l’homme pour ne pas avoir à discuter l’ouvrage.
Pierre-André Taguieff n’avait pas hésité, en octobre 2010, à établir une distinction assez mesquine entre déportés politiques et déportés raciaux pour qualifier – déjà ! – d’« imposture » le passé de résistant d’Hessel. Plus prudent, Goldnadel reprend seulement à son compte une autre querelle tout aussi misérable, amorcée par le même Taguieff, sur la contribution pourtant incontestable, d’Hessel à la déclaration universelle des droits de l’homme (DDH) de 1948.
Rappel des faits : reçu quatrième au concours d’entrée au ministère des Affaires étrangères, Hessel est affecté en 1946, pour son premier poste, aux Nations unies où il occupe la fonction de secrétaire du cabinet d »Henri Laugier, secrétaire général adjoint des Nations unies et secrétaire général de la Commission des droits de l’homme, chargée précisément d’élaborer la future DDH.
Hessel et les droits de l’homme
Hessel a plusieurs fois évoqué cette période de sa vie, dans des livres ou dans des interviews. Il dit « j’ai collaboré à la rédaction… », ou « j’ai participé à la rédaction » ou « j’ai participé aux travaux de la commission », ou même… « j’ai assisté aux réunions de la commission ». Ce qui est parfaitement exact. Hessel n’a pas assisté à ces réunions comme un badaud égaré qui aurait poussé par hasard une porte et se serait assis sur les bancs du public !
C’est pourtant sur ces différences sémantiques insignifiantes – même pas des discordances – que Taguieff, et Goldnadel à sa suite, se sont rués pour insinuer qu’Hessel aurait tenu des propos « pour le moins contradictoires », de nature à « ébranler la légende ».
Hessel se présenterait abusivement comme l’un des rédacteurs de la DDH, là où il n’aurait été en réalité qu’un simple « témoin ». Ce qui s’appelle glisser sur le sens des mots. Un enfumage d’autant plus facile qu’Hessel a effectivement été parfois présenté, par certains de ses admirateurs, comme l’un des « co-rédacteurs » de la DDH. Une hyperbole flatteuse que l’ancien diplomate s’est toujours attaché à rectifier :
« J’assistais aux séances et j’écoutais ce qu’on disait, mais je n’ai pas rédigé la déclaration. J’ai été témoin de cette période exceptionnelle. » Las ! le vieil homme aggrave son cas, et ses détracteurs s’emparent de cette phrase qu’ils brandissent pour clamer que « poussé dans ses derniers retranchements », Hessel « a fini par être obligé de reconnaître son mensonge. »
Et tant pis si cette phrase est extraite d’une interview… de 2008, c’est-à-dire plusieurs années avant qu’on soit venu lui chercher des poux sur cette histoire ! « Donnez- moi dix lignes de n’importe qui et je me charge de le faire pendre ! »
Mais Goldnadel, qualifié par son éditeur de « grand avocat pénaliste », est un homme sérieux qui connaît ses dossiers et n’affirme rien à la légère. Car Hessel a récidivé ! Dans la postface d’« Indignez-vous ! », son éditeur le présente à nouveau comme le rédacteur de la fameuse DDH.
Sous l’intertitre « Le Faux Rédacteur épinglé », le grand pénaliste, implacable, démasque le mensonge par omission du vieux diplomate qui se laisse ainsi présenté : « C’est à ce titre que Stéphane Hessel rejoint la commission chargé d’élaborer ce qui sera la déclaration universelle des droits de l’homme. […] On lui doit la rédaction de plusieurs articles. »
Un passage du livre de Gilles-Williams Goldnadel sur le rôle de Stéphane Hessel dans la rédaction de la déclaration
 Quand Goldnadel confond Hessel et Cassin
Seul un esprit maladivement soupçonneux comme le mien pouvait pousser le vice jusqu’à aller vérifier ce que contenait le passage supprimé de cette citation de la postface, ramenée dans le livre de Goldnadel à trois points de suspension entre crochets.
Je n’ai pas été déçu. Voici la citation intégrale de la postface d’« Indignez-vous ! » (pages 26-27) :
« C’est à ce titre que Stéphane Hessel rejoint la commission chargée d’élaborer ce qui sera la déclaration universelle des droits de l’homme. On considère que sur ses douze membres, six ont noué un rôle plus essentiel.
Eleanor Roosevelt, la veuve du président Roosevelt décédé en 1945, féministe engagée, elle préside la commission ;
le docteur Chang (Chine de Tchang Kaï-chek et non de Mao) : vice-président de la commission, il affirma que la déclaration ne devait pas être le seul reflet des seules idées occidentales ;
Charles Habib Malik (Liban), rapporteur de la commission, souvent présenté comme la “force motrice”, avec Eleanor Roosevelt ;
René Cassin (France), juriste et diplomate, président de la commission consultative des droits de l’homme auprès du Quai d’Orsay ; on lui doit la rédaction de plusieurs articles et d’avoir su composer avec les craintes de certains Etats, y compris la France, de voir leur souveraineté coloniale menacée par cette déclaration – il avait une conception exigeante et interventionniste des droits de l’homme ;
John Peters Humphrey (Canada), avocat […]. »
La phrase brandie par Goldnadel comme preuve de l’« imposture » se rapportait donc à René Cassin ! Et non pas à Stéphane Hessel…
A un pareil stade de malhonnêteté intellectuelle, l’intertitre « Le Faux Rédacteur épinglé » prend, sous la plume de Goldnadel, une valeur quasi-autobiographique
Deux pages de la postface du livre de Stéphane Hessel
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A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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