Je me suis désintoxiqué de Twitter chez les moines

CLES – Newletter du 14/02/12  – Par Cyrille de Lasteyrie
« Prenez un homme ultraconnecté (c’est moi), dans la force de l’âge (41 ans), ôtez-lui ses jouets (iPhone, iPad, iPod, iMac), débranchez-le (Facebook, Twitter, blogs) et placez-le sept jours dans le silence absolu d’une abbaye cistercienne.
Précisez que cet homme ne croit plus en Dieu depuis ses 18 ans, vous obtenez des angoisses, des sueurs froides, d’énormes remises en question, des réflexions sur le sens de la vie, de la mort et du temps qui passe.
 
Chef d’entreprise, j’avais la tête pleine, le disque dur en surrégime, j’étais comme un hamster courant en apnée dans sa roue. Dans l’organisation de mon temps, Internet avait pris le pas sur la télévision, la lecture, le cinéma et l’ensemble de mes loisirs. Besoin de me nourrir d’informations à l’excès ? D’échanger avec l’Autre ? De me distraire ? J’étais connecté aux réseaux sociaux plus de quatre heures par jour. Quand j’ai dit à ma femme que je voulais « arrêter le chronomètre », elle n’a pas semblé surprise. Elle a souri et m’a dit de foncer. Foncer pour arrêter de foncer. Mais foncer où ? Je voulais le silence et la paix de l’esprit, j’ai tapé « abbaye + trappiste » sur Google – on ne se refait pas –, visité une quinzaine de sites et porté mon choix sur celle qui me semblait la plus belle : l’abbaye de Sept-Fons, aux confins de l’Allier, de la Saône-et-Loire et de la Nièvre. Google Maps m’indiquait trois cent quinze kilomètres. Assez loin pour prendre de la distance, assez proche pour revenir en cas d’urgence (précisons que la peur de la mort me suit comme mon ombre et que je passe plus de temps à imaginer le pire qu’à me réjouir du meilleur).
Quelques jours plus tard, valise en main, porté par le rythme des rails, je pense à mon père décédé brutalement en août 2008, à 64 ans. 64 ans, c’est jeune pour un vieux. Je me demande ce qu’il dirait s’il me voyait là, en route vers un voyage intérieur un peu étrange, anachronique et peut-être superflu. Qu’est-ce que je fous là ? Le frère hôtelier est un grand gaillard au regard bienveillant. Il me montre ma chambre, la numéro 20. Un lit simple, un lavabo dont le robinet goutte, une armoire et une petite table avec une bible dessus, voilà tout le confort dont je vais profiter. La douche est à l’étage, quelque part au fond du couloir, les toilettes aussi.
J’y suis enfin. En temps normal, j’aurais tweeté quelque chose du genre « Impression de retourner à l’armée, avec personne dans ma chambrée et l’Esprit saint en guise de caporal-chef ». Cent huit caractères pour livrer au monde un point route tout en essayant d’être spirituel. Twitter est un journal extime, il couche sur la Toile le trajet de votre existence. S’arrêter de tweeter, c’est disparaître de la mémoire des autres. Un risque énorme quand on a peur de la mort…
Un deal entre ma conscience et moi
J’ai pris mon iPhone. Je sais, c’est mal. Si je veux, je peux me connecter. Mais non. C’est le deal entre ma conscience et moi : ne pas me connecter, ne pas lire les news, ne pas tricher. Je m’autorise le téléphone parce que j’ai des enfants.
Dans le réfectoire, trois gigantesques tables autour desquelles on pourrait s’asseoir à cinquante. Nous ne sommes que six. Personne ne parle, « c’est la règle ». La moyenne d’âge frôle les 70 ans. Il n’y a que des hommes, que j’imagine veufs et tristes. Je me demande ce qu’ils pensent de ma présence, s’ils s’interrogent sur moi comme je m’interroge sur eux. L’un d’entre eux, sans doute plus religieux, ânonne le bénédicité. Nous pouvons nous asseoir.
En fond musical, pour le dîner, les moines nous offrent le « Requiem » de Mozart. La musique classique me fait pleurer, c’est radical ; elle me rappelle mon grand-père, décédé, mon père, décédé, cette lignée de mélomanes assis dans leur fauteuil, pensant à leur vie le regard nostalgique. Confutatis. Maledictis.
Déconnecté. Je suis isolé dans mes souvenirs, contrôlant mes émotions en croquant dans une pomme verte et son lit de fromage blanc. A côté de moi, ces deux hommes sont des SDF. J’aimerais leur parler, savoir qui ils sont. C’est quoi cette règle ? Ce silence ? Vivant au cœur des réseaux sociaux, cela fait des années que je suis relié aux autres par le fil de la parole et des mots : le mutisme qu’on m’impose est contre nature.
Pendant les déjeuners, un moine assure la lecture depuis une autre aile de l’abbaye. Sa voix surgit depuis quatre haut-parleurs, une voix venue d’en haut qui nous déroule « Les Jésuites français dans la Grande Guerre ». Lecture de la vie des tranchées : quelle est cette torture ? Je comprends, repas après repas, la profondeur de cette démarche. Je me laisse porter par une philosophie élémentaire : penser à ce que l’on mange, remercier d’être vivant… Mon cynisme habituel gronde de me voir envahi par tant de simplicité. Le petit ange contre le petit diable. « Tu ne vas pas te laisser ramollir par ces bondieuseries ? » Si. Ça me rappelle Thanksgiving, cette tradition du remerciement un peu forcé avec laquelle j’avais eu beaucoup de mal au début. « Lâche prise ! Tu vas voir, c’est bien de remercier, ce n’est pas ridicule », me dit mon petit ange. Oui, on peut ressentir tout cela sans croire en Dieu. On peut imaginer une Beauté désincarnée qui sacralise les gestes anodins. Au cours de ces lectures, nous plongeons dans le sacrifice, l’abnégation, l’héroïsme ordinaire… Comme des bouées de sauvetage au milieu du gâchis et de l’égoïsme. Evident ? Peut-être. Ce voyage n’est-il pas fait pour me placer devant ces évidences oubliées ?
3h20, jean, pull et psautier
Les matines sonnent au cœur de la nuit. A 3 h 20, frigorifié, j’enfile mon jean, un gros pull et traverse les couloirs silencieux. Je pousse la porte de l’église. Les moines sont tous là, une soixantaine, agenouillés dans l’obscurité comme des fantômes. On entend à peine le bruit de leur présence. Je me pose contre un mur, discrètement, psautier en main. Une dame étrangement pieuse, qui semble être de tous les offices, me demande si je peux lui rendre son psautier car c’est le sien. Il y en avait plus d’une centaine sur les planches, les mêmes. Elle m’indique qu’elle a marqué les pages. Je ne vais pas me battre pour un psautier, à 3 h 30, alors que des moines prient. Normalement, une situation pareille, je la tweete.
Surgissent alors les chants, ces chants grégoriens qui résonnent à l’âme comme une complainte divine. Je suis envahi par la pureté du moment, la régularité de l’émotion qui s’empare des murs obscurs, comme si quelque chose d’impalpable nous unissait dans une onde parfaite.
La journée des moines est ordonnée en sept offices s’intercalant entre repas et travail, c’est la base de la règle. Après quelques jours, j’ai mes offices favoris : matines et vêpres. A vêpres, les psaumes chantés défient toutes les lois de l’harmonie. J’en ai désormais besoin, comme d’une drogue. Je voudrais entendre ce psaume 39 encore et encore, chanté et joué avec ce même changement de ton, pas un autre. C’est décidé, je vais enregistrer les moines chantant à vêpres. Ce n’est pas bien sans doute, mais c’est juste pour moi ; promis, je ne publierai rien sur mon blog.
Le jour suivant cette décision coupable, je me rends à l’office avec mon iPhone. Je m’assois au premier rang, l’appareil planqué dans le psautier ouvert. Alors que tout est prêt, un groupe de touristes japonais débarque. C’est la première fois qu’il y a des visiteurs à l’abbaye en quatre jours ; ça tombe maintenant. La musique sacrée se doit de le rester. Je ne suis pas autorisé à digitaliser la beauté. J’y vois le doigt du dieu en lequel je ne crois plus. Peut-être pourrais-je alors en jouir dans l’instant, l’écouter mieux, l’entendre vraiment ? Je range mon iPhone.
Je déteste marcher. Mais voilà, à Sept-Fons, la nature est si belle qu’elle vous fait avancer malgré vous. Je marche seul au milieu des quinze hectares fleuris. Je n’avais pas été seul depuis tellement d’années… Je marche sans compter, finalement sans y penser. M’enivrant de l’immensité de cette nature qui m’est réservée, je mets à plat toutes mes peurs et souris au ciel, aux coquelicots et aux abeilles. Il me vient même l’envie de m’allonger nu, sur le dos, pour regarder les nuages en communion avec l’univers, les paumes posées sur l’herbe humide. Mais je pense à mes moines, et à la gendarmerie, à la honte. Je garde mes habits et cueille une cerise en guise de compensation. Plus les jours passent, plus je marche vite. Je ne pense plus à Internet, c’est passé comme passe une gastro. Quelquefois, il est vrai, je suis tellement époustouflé par la beauté de ce que je vis, que j’aimerais le partager, « to share it on Facebook ». Ces manques se raréfient à mesure que se remplit le baril de mes sens. Je repense à cette phrase qu’un ami m’avait glissée : « Tu es le fruit d’un arbre vivant… » Ne pas nier son passé, pardonner à ses morts, admettre la fragilité de ce que l’on est, observer humblement que je ne suis que « le fruit d’un arbre vivant ». Et non la branche haute d’un arbre mort. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’ai plus peur de la mort. Je me sens bien, comme un maillon fort d’une chaîne infinie. Non, je n’ai pas vu la Vierge. J’ai juste arrêté le temps et, loin de mes écrans, écouté mon Etre.
Je marche chaque jour un peu plus et, pour en avoir le cœur net, je télécharge l’appli podomètre. Je me doute que, dans ses rêveries de promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau n’aurait pas estimé nécessaire de mesurer la quantité de sa marche, mais je ne suis pas Jean-Jacques Rousseau et j’aime bien les statistiques. Six kilomètres le dernier jour, voici donc le fruit de mes déambulations champêtres. Dès mon arrivée, le frère hôtelier m’avait glissé : « Si vous voulez parler à un moine, c’est possible. » J’ai mis cinq jours à me décider. Peur qu’on me demande de me confesser, de dire que je ne crois pas vraiment en Dieu, d’avouer pour mon appli d’enregistrement… Finalement, je rencontre frère H. Même âge que moi, un sourire radieux, des yeux qui pétillent, le bonheur surgissant de tous les traits de son visage.
Bruit et ego / beauté et éternité
Il me dit qu’il m’a vu communier. Oui, j’ai communié ! Dans un moment de grâce qui me rappelait mon père. C’était ma profession de foi, j’avais 7 ou 8 ans. Mon père n’avait pas communié depuis des années. Il n’osait pas se lever pour recevoir le corps du Christ. Je lui avais dit : « Tu peux y aller, c’est ma profession de foi… » Je l’avais « pardonné », du haut de mes trois pommes. Il s’était levé. Il m’en reparla souvent par la suite.
J’ai communié sans me confesser, trop de choses à dire. Frère H. tique gentiment. Je lui dis que je sais que « c’est mal », mais que « si Dieu existe il comprendra ». Je veux réussir à saisir son engagement. Est-ce qu’il doute ? Non. Est-ce qu’il est heureux ? Oui. Je lui demande s’il connaît le résultat de la finale de la coupe de France, PSG-Lille. Il rit, mais dit que non. Pas de télé, pas de radio, pas de distractions. La distraction l’éloigne de la méditation, de la prière et du recueillement. Je comprends que la distraction l’écarte de la beauté des choses. Dans ce rythme précis des offices et du travail, la moindre distraction est un risque, une tentation inutile. Je me rends compte que je ne vis QUE dans la distraction. Je suis dans le bruit, l’ego, le temps réel. Il est dans la concentration, la beauté, la générosité, l’éternité. Nous vivons sur deux planètes opposées…
Il me demande si j’ai assisté à la messe du matin, je lui dis que non. Il est soulagé : « J’ai eu du mal à ouvrir le tabernacle, c’était horrible ! » Je lui assure que ce n’est pas grave. Il n’est pas d’accord. « Non, lorsque l’on voue sa vie au Christ, on se doit de faire les choses avec précaution, respect, précision. La messe est un moment sacré, les gestes ont un sens… » La prière est un travail d’orfèvre. J’admire cette exigence de sérieux et d’engagement. Je suis soufflé.
Ma vision cinématographique de la vie me fait voir le monde sous le signe de l’accident ; lui le voit sous celui de la perfection. Je passe ma vie à nourrir le monde de mes imperfections. Le samedi matin, je tourne souvent des petites vidéos avec ma webcam, des humeurs sans queue ni tête que j’enregistre au saut du lit, les cheveux défaits et le tee-shirt mal ajusté. Je les publie sur Internet et ça distrait quelques milliers de personnes, puis chacun poursuit sa route. De même, alors que j’aime tant écrire de longs textes et jouer avec les mots, je me contente des tweets et des statuts Facebook. Eloge de l’à-peu-près, du rapide, du vite oublié. Cent quarante caractères qui n’en ont pas, ou si peu. Aucun effort là-­dedans, rien de sacré. Bien entendu, dans ma vie professionnelle, c’est différent. Poussé par le groupe et les enjeux, les responsabilités, je vise cette quête de qualité presque sans y penser. Mais quand il s’agit de moi, seul avec ma peur… Frère H. a éclairé ma propension à fuir la beauté. Il s’investit dans l’effort avec la même énergie que je m’investis dans le laisser-aller.
Nous parlons encore de nos vies et j’ose une remarque : « Finalement, votre vie de moine n’est pas plus bête qu’une autre. Vous avez une PME, vous dormez sur place et profitez des pauses-café pour prier ! » Il rit de bon cœur. « Oui, c’est un peu plus que cela quand même… »
Je m’aime à nouveau
Je pourrais vous parler de mes réflexions sur le bonheur, de mes décisions existentielles, de mes amis SDF avec qui j’ai échangé quelques mots en secret, découvrant qu’ils arrivaient d’Anvers et se rendaient à Compostelle à pied, de ces deux étudiants venus le temps d’un week-end participer aux travaux des champs, de mes lectures, quatre livres en sept jours, de ma dernière cigarette au coucher du soleil, des cerisiers, de cette bibliothèque remplie d’ouvrages religieux. Je pourrais aussi vous parler de cette toile commencée en 2000 et que j’ai fini de peindre entre les promenades et les chants, de ces repas où l’on parle par signes pour se passer le sel, le vin ou le fromage. Je pourrais décrire chaque minute de cette semaine passée à Sept-Fons. Peut-être devrais-je poursuivre ce récit dans un livre…
Le mardi de mon départ, je rallume mon iPhone. Je me connecte sur Internet et apprends que Lille a battu le PSG, et DSK une femme de chambre. Back in business. Mais dans ma valise, la mort a rétréci, le sacré a pris sa place et je m’aime à nouveau. Certains y verront le signe de Dieu, je leur laisse cette interprétation de bon cœur. Quelques jours plus tard, le postier me dépose un colis. Frère H. m’envoie deux livres et un mot. Il pense à moi, prie pour moi, il veut que je n’oublie pas ces moments de grâce vécus chez eux. Je suis ému comme un enfant. Quelque chose me dit que je retournerai marcher dans les allées de Notre-Dame de Sept-Fons. Sans téléphone.

Prière et boutique en ligne
Fondée en 1132, l’abbaye trappiste de Sept-Fons, dans l’Allier, en Auvergne, accueille une soixantaine de moines, dont de jeunes novices. Ils y suivent la règle de saint Benoît : ora et labora, la prière et le travail. Ils vivent des produits de la ferme, du jardin et du verger, mais surtout de la fabrication de toute une gamme de produits naturels, dont ceux du Moulin de la Trappe. Pour vos commandes en ligne : www.dietetiques-confitures-s…

Cyrille de Lasteyrie
A la tête de StoryCircus, société spécialisée dans la création de programmes digitaux, membre de la conférence TEDx Paris, on le connaît sur le Net sous le pseudo de Vinvin, en raison de son blog « 20 sur 20 », et il est « suivi » par près de treize mille personnes sur Twitter. Il coprésente avec l’humoriste François Rollin l’émission « Le Grand Webze » sur France 5.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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