Juste un mot par Didier Pourquery – Le fameux clivage droite-gauche est-il naturel ?

Clivant
Lorsqu’on aime les mots, il faut toujours avoir l’oreille qui traîne. Au journal, mon bureau est voisin de celui du service politique. Là, toute la journée, les idées fusent certes, mais aussi les formules… et les mots ; pour les soupeser, analyser et parfois s’en gausser quand ils tournent au cliché. Là, le second degré est accepté (profitons-en, je sens venir la mort du second degré, nous en reparlerons bientôt…). Et c’est là que, mercredi, j’entends au milieu des rires chahuter le mot « clivant ». Si les journalistes politiques du Monde jouent avec clivant, alors il est mûr pour cette rubrique.
Entendons-nous. Je n’ai rien contre ce mot lorsqu’il est employé correctement, comme un outil technique. En revanche, il devient légèrement cuistre, voire un tantinet ridicule lorsqu’on le met à toutes les sauces. Dans le jargon politique, comme dans celui du marketing et de la communication, clivant, c’est le contraire de consensuel. Il indique ce qui coupe, ce qui divise. Pourquoi ne dit-on pas plutôt diviseur alors… ? Voici pourquoi.
A l’origine, cliver vient du néerlandais « klieven « , qui signifie fendre. Un mot qu’utilisaient les diamantaires flamands lorsqu’ils coupaient une pierre selon ses failles naturelles au lieu de la scier. Le mica, par exemple, est facilement clivable en feuilles. L’ouvrier qui clive est un cliveur.
Comme souvent quand un mot passe du sens propre au figuré, au fil du temps, « clivant » a élargi ses contours. Bien sûr, cliver veut dire à la fois fendre, tailler et diviser. Mais fendre selon les lignes de séparations naturelles, insistons là-dessus, fendre selon ce qui était donc déjà séparé.
Le fameux clivage droite-gauche est-il naturel ? Toute la vie politique se résume-t-elle à cette faille originelle ? Possible. Il y a chez nous des thèmes qui divisent depuis toujours : l’Europe est un sujet clivant, la laïcité aussi.
En avril 2011, Benoît Hamon avait annoncé que le programme socialiste serait « clivant » (par rapport à la droite) mais « rassembleur » (de tous les socialistes). Clivant et rassembleur, les mauvais esprits se sont à l’époque moqués de cet oxymore. Pourtant, c’est cela la politique : la recherche et l’élargissement de nouveaux clivages qui paraîtraient naturels. Ainsi, avec Brice Hortefeux ou Claude Guéant, la thématique de l’immigration est-elle devenue de plus en plus clivante.
De son côté, lorsque Chantal Jouanno parlant des candidats UMP à Paris disait, en octobre 2011, « on a besoin de s’unir, tout ce qui est clivant n’a pas d’intérêt pour les Parisiens », elle se plaçait sur un autre plan. Car si les idées sont clivantes, les personnages le sont aussi : Nicolas Sarkozy est très clivant, on le sait, François Fillon moins, Marine Le Pen plus.
Eva Joly est-elle clivante ? Oui et non : elle sépare les Français… entre 98 % et 2 %. François Bayrou est-il clivant ? Euh… pour cliver, il faut quand même un minimum de tranchant. N’est pas clivant qui veut. Le vrai savoir-faire en politique est d’opérer de nouveaux clivages tout en recollant des morceaux clivés par les autres.
Article paru dans Le Monde ‘édition du 05.02.12
Dessin d’Iturria ( Sud-Ouest )

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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