L’indignation des hauts fonctionnaires, par Le groupe « Calvignac », collectif rassemblant des hauts fonctionnaires du ministère de l’intérieur

 Le Monde
Publier cette tribune ne va pas de soi pour les serviteurs de l’Etat que nous sommes.Mais, face à un pouvoir inefficace, injuste et partisan, il est un devoir supérieur à l’obéissance hiérarchique : la fidélité envers l’engagement de servir une République dans laquelle nos concitoyens retrouvent confiance.

Le pacte républicain malmené par l’Elysée

Rares sont les Français qui croient que l’Etat peut encore quelque chose pour eux. La désillusion est d’autant plus forte qu’une promesse leur avait été faite il y a cinq ans : celle d’un retour du politique, d’une capacité retrouvée de la puissance publique à peser sur le cours des choses et à traduire dans les faits les principes républicains. Cette promesse, comme beaucoup d’autres, n’a pas été tenue.
Cette promesse, quelle était-elle ? Un Etat modernisé, plus économe mais plus efficace et mieux organisé, capable de répondre aux défis majeurs du monde d’aujourd’hui en matière d’éducation, d’emploi, de justice, de sécurité, de politique de la ville, d’innovation. Un Etat proche, qui ne resterait pas prisonnier des pesanteurs institutionnelles ni des corps intermédiaires. Enfin, un Etat juste, transparent, grâce auquel tout le monde aurait sa chance selon ses mérites et ses talents. Sur tous ces points, l’échec est patent.
Il l’est d’abord par le fait de mauvaises décisions et de politiques mal conduites ; il l’est plus encore par les fautes morales qui ont été commises à l’encontre du pacte républicain.

Nous appelons à l’alternance parce qu’elle est indispensable à la restauration d’un Etat neutre, soucieux de préserver le bien public et libéré de toute allégeance envers les intérêts privés

Du côté des mauvaises décisions, il y a d’abord ce parti pris constant en faveur de la centralisation. Le résultat se caractérise par une concentration sans précédent du pouvoir de décision au palais de l’Elysée, par une dévitalisation des hiérarchies intermédiaires et par une défiance assumée envers les collectivités locales. La centralisation, c’est aussi la myopie envers les périphéries : les banlieues, les territoires ruraux et ceux d’outre-mer, les populations marginalisées ou celles qui n’ont pas accès aux décideurs publics car elles ne disposent pas de représentations institutionnelles, cette « France d’à-côté » qui est aussi la France et que la puissance publique ignore ou délaisse.
Il y a ensuite la révision générale des politiques publiques (RGPP), qui pouvait pourtant rencontrer une attente. Conçue à la fois pour redresser les finances publiques du pays, rationaliser les structures, fournir un meilleur service à moindre coût tout en remotivant les fonctionnaires, la RGPP se donne surtout à voir comme un symptôme de l’ivresse technocratique : une approche verticale et condescendante de ce qui est nécessaire au bon fonctionnement de l’Etat.
Recevable dans ses principes généraux, la RGPP aura surtout profité à des consultants privés, mais elle aura manqué l’essentiel de ses objectifs. Elle n’a pas, ou si peu, engendré d’économies ; elle s’est pour l’essentiel traduite par des fermetures de sites et une tension accrue sur l’accueil du public. Elle n’a pas davantage rendu les organisations plus performantes, quand elle n’a pas compliqué les choses jusqu’à l’absurde : comme dans ces nouvelles « directions départementales interministérielles » où il faut convoquer trois comités techniques et obtenir l’accord de cinq ministères pour qu’un agent change de bureau.
En revanche, la RGPP a cassé le moral des fonctionnaires. Des fonctionnaires à qui on a répété depuis cinq ans qu’ils étaient trop nombreux, trop coûteux et pas assez performants, à qui on a donné pour seul horizon la réduction constante de leurs moyens d’agir, tout en les soumettant à un zapping constant des priorités, et d’indicateurs à renseigner – pas pour mieux servir le public, mais pour mieux aider le gouvernement à se justifier de décisions bien souvent erratiques et précipitées.
Pour la conduite des politiques publiques comme pour la réforme de l’Etat, la confusion aura été grande entre la communication et l’action, entre les moyens et les objectifs ; c’est la tromperie de la « culture du résultat ». Ainsi en matière de sécurité, où le fétichisme de l’agrégat statistique aura orienté le travail des forces de l’ordre vers la délinquance la plus facile à constater, celle des étrangers en situation irrégulière et des usagers de cannabis, tout en incitant implicitement les services à dissuader le dépôt de plainte. Or ces résultats, tant vantés, agrègent des données hétéroclites. Ils ne signifient pas une baisse de l’insécurité réelle, insécurité que mesurent notamment les violences physiques, en hausse de plus de 20 % en dix ans. Le fait est : la France est un pays de moins en moins en sûr, et le choix constant de la « politique du chiffre », fait pour les communiqués de presse, n’y est pas étranger.
Mais il y a aussi les fautes morales. La « République irréprochable » était une belle promesse ; les Français l’ont prise au sérieux. Si on met de côté quelques mesures-alibis, jamais, depuis la Libération, un parti, sinon même un clan, n’avait opéré une telle mainmise sur l’appareil d’Etat.
En fait d’Etat irréprochable, nous avons assisté à l’interventionnisme dans la vie des médias et des grandes entreprises et à l’immixtion constante dans le cours de la justice. Nous avons déploré, à l’inverse, l’étonnante mansuétude envers des responsables politiques de premier plan poursuivis ou sanctionnés par la justice. Nous avons entendu les paroles de mépris envers les magistrats, les enseignants, les chercheurs, les préfets ou les diplomates, et avons vu filer les trains des nominations de faveur qui récompensent les courtisans.
La morale de l’action publique peut être restaurée. Seule la résignation, c’est-à-dire la reconduction des mêmes erreurs par les mêmes responsables qui appellent courage leur persistance dans l’erreur et dissimulent sous l’étendard de l’intérêt général leur conception personnelle et patrimoniale du pouvoir, peut enfoncer la France dans l’échec.
C’est la raison pour laquelle nous appelons de nos voeux une alternance démocratique. Non pas pour instaurer un « Etat de gauche », ce qui n’aurait aucun sens : nous avons sous les yeux les méfaits d’un Etat qui s’est revendiqué « de droite », un Etat partisan, un Etat qui a perdu son crédit en s’obstinant dans la défense d’intérêts particuliers. Nous appelons à l’alternance parce qu’elle est indispensable à la restauration d’un Etat neutre, soucieux de préserver le bien public et libéré de toute allégeance envers les intérêts privés.
Publier cette tribune ne va pas de soi pour les serviteurs de l’Etat que nous sommes. Mais, face à un pouvoir inefficace, injuste et partisan, il est un devoir supérieur à l’obéissance hiérarchique : la fidélité envers l’engagement de servir une République dans laquelle nos concitoyens retrouvent confiance.
Ce groupe, qui réunit une douzaine de hauts fonctionnaires issus du corps préfectoral, emprunte son nom à Jean-Baptiste Calvignac (1854-1934), un syndicaliste socialiste du Tarn, figure du secteur minier.
Article paru dans le Monde édition du 21.02.12

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Débats Idées Points de vue, Démocratie, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.