Angers – Bruno Netter le non-voyant : « Le monde est plein de signes, dit-il. Peut-être que j’étais aveugle, et que c’est maintenant que je vois. »

Faiseurs de culture –  Théâtre |  Le Monde  23.02.12

Qu’attendez-vous d’une politique culturelle ?
« On sait bien que la culture ne peut pas se financer elle-même, il faut l’apport des pouvoirs publics. Le désengagement de l’Etat par rapport aux collectivités territoriales a abouti à un appauvrissement de l’artistique vivant, de la création contemporaine, au profit de choses installées. Or, on a besoin de chercher des formes nouvelles. »
Bruno Netter ne croit pas au hasard. Il préfère remercier les étoiles, « elles ont un tel magnétisme ». Et lorsqu’il parle de l’épisode qui a changé sa vie, il y a trente ans, le laissant aveugle, le comédien refuse d’y voir un coup du sort. « Le monde est plein de signes, dit-il. Peut-être que j’étais aveugle, et que c’est maintenant que je vois. »
A l’époque des faits, en 1981, les coïncidences sont effectivement « pétrifiantes ». Bruno Netter est un jeune comédien en pleine ascension, le profil pur et les yeux clairs. Comme par hasard, il prépare un spectacle sur Œdipe – qui se crève les yeux après avoir tué son père. Et comme par hasard, il est assistant à la mise en scène de la pièce Les Mamelles de Tirésias – le devin aveugle de Thèbes. Sa vue, soudain, se met à baisser. Il ne peut plus conduire, il s’endort pendant les répétitions. Lui qui a grandi dans une famille de médecins se résout enfin à en consulter un : on lui découvre une tumeur au cerveau, bénigne mais impossible à opérer. Quand il se réveille à l’hôpital, il est en vie mais il a perdu la vue. Et il garde des séquelles dans la tête. « J’ai quelques problèmes de tuyauterie », rigole-t-il.
C’est ainsi qu’est Bruno Netter : un mélange permanent de pensées profondes, de vérités existentielles et de calembours qui laissent pantois. Son regard bleu-gris, à la fois intense et lointain, semble toujours dépasser l’instant présent. Alors que sa vie quotidienne est un combat permanent – localiser son steak tartare dans l’assiette d’un restaurant, slalomer avec sa canne blanche entre les travaux de voirie -, il n’a en tête qu’une seule chose : le théâtre.
D’autres auraient sans doute changé de métier. Lui aussi, au début, a « cru que c’était fini ». Sa femme Annie a repris son métier d’institutrice et tous d’eux ont quitté Paris pour l’Anjou, où ils s’étaient rencontrés. Après trois ans d’interruption, finalement, Bruno Netter remonte sur les planches. Il dit Rimbaud, avec un texte qui sonne comme une évidence : La Lettre du voyant. »J’avais besoin de cette provocation pour passer au-delà de la barrière. »
Depuis, Bruno Netter ne s’est jamais arrêté. Après Rimbaud, il crée à Angers une compagnie, Le Troisième Œil : « Un nom exigeant, qui nous élève. » Il y accueille, au gré des spectacles, des comédiens de toutes sortes : lilliputien, géant, handicapé moteur cérébral, sourd… mais aussi des non-handicapés. Une mixité qui est pour lui fondamentale. L’idée, avec cette « troupe de bancals », comme il l’appelle, n’est pas de promouvoir le handicap mais bien de faire du théâtre. « Je ne vois pas l’intérêt de jouer à la bête affreuse, de créer un malaise chez le spectateur. Chacun a son combat à mener. Nous, on joue à partir de notre propre matière. » Dans cette drôle de troupe, chaque spectacle est un défi, et la solidarité n’est pas un vain mot.
La rencontre avec le metteur en scène Philippe Adrien, actuel directeur du Théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes, est décisive. En 1986, ce dernier monte Des aveugles, adapté d’un texte de Hervé Guibert. Dans cette pièce où quasiment tous les personnages sont aveugles, il fait jouer à Bruno Netter le seul rôle de voyant. De quoi semer la confusion : « Les gens ne savaient pas qui voyait ou non, se souvient Philippe Adrien. Ils le découvraient au moment du salut. » Ensemble, ils monteront toute une série de spectacles qui tirent parti des ressources de chacun. Dans Don Quichotte (2006), Bruno Netter incarne ainsi le héros, chevalier à la triste figure, aveugle, « doublement aveuglé ». Dans Le Malade imaginaire, leur grand succès créé en 2001 à Avignon, les médecins ont une drôle de dégaine : l’un est immense, un autre minuscule, un troisième tombe tout le temps et doit être remonté à l’aide d’une poignée. Toinette, la servante, se moque de son maître en pratiquant la langue des signes par-dessus sa tête.
Dans la région angevine, entre deux tournées, Bruno Netter et sa troupe ont joué dans les écoles, les lycées. Jusqu’à l’an dernier, ils ont enseigné le théâtre aux enfants de l’Institut Montéclair qui accueille des déficients visuels. La compagnie a aussi son « spectacle militant », Chlore et froissements de nuit, interprété des centaines de fois par Bruno Netter et sa complice de longue date, la comédienne sourde Monica Companys. Le texte a été écrit à partir de leur expérience respective. A travers l’histoire de deux enfants oubliés à la piscine, on plonge dans l’univers de la cécité et de la surdité.
Dans la vie de cette troupe un peu particulière, l’argent a toujours fait défaut, et aujourd’hui plus encore. « Nous sommes en permanence sur le fil », reconnaît Bruno Netter. Mais les projets ne manquent pas. Avec Philippe Adrien, Bruno Netter jouera bientôt Les Chaises, d’Eugène Ionesco, et reprendra Œdipe. Une nouvelle création est aussi au programme. Car comme le dit le comédien, « le désir de théâtre ne connaît pas la nuit ».
Sur le Web : un entretien avec Bruno Netter (réalisé en septembre 2001).
Claire Guillot
Article paru dans l’édition du 24.02.12

 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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