La course folle des marchés financiers

Magazine CLES – newsletter du 28/02/12 – Graham Bowley
L’instantanéité rend les transactions boursières incontrôlables : les traders ne maîtrisent plus les échanges et les autorités de régulation ont du mal à suivre.
(Cet article a été publié le 2 janvier 2011 par The New York Times)
C’est juste à côté de l’autoroute du New Jersey, dans un entrepôt perdu parmi d’autres, qu’est traitée une grande partie des opérations boursières des Etats-Unis. Le bâtiment, d’une superficie supérieure à un hectare, est une succession de longues avenues de serveurs informatiques éclairés par une lumière bleue. Cette Bourse s’appelle Direct Edge, un nom inconnu du grand public.
La quasi-totalité des transactions boursières de la planète est désormais effectuée par des ordinateurs qui communiquent entre eux à toute vitesse. Les coûts de transaction se sont effondrés, et en un simple clic de souris ou en touchant l’écran d’un smartphone, n’importe qui peut acheter des actions de n’importe où en quelques secondes. Mais certains experts se demandent si la technologie ne devient pas dangereusement incontrôlable.
Depuis que les ordinateurs ont pris le relais, les salles de marchés bondées et bruyantes comme celles de la Bourse de New York ont vu leurs activités migrer vers des dizaines de plates-formes de transactions électroniques rivales. « Le New Jersey est le nouveau cœur de Wall Street », affirme William O’Brien, dirigeant de Direct Edge. Personne ne sait si nous sommes dans un monde meilleur, pas même les autorités de régulation. Elles ont du mal à s’adapter au rythme de l’innovation dans la grande course à la technologie qu’est devenu le secteur boursier.
Avec la crise, des banques de plus en plus solidaires solitaires…
 
Toujours plus vite
Direct Edge est maintenant juste derrière le New York Stock Exchange (NYSE) et le Nasdaq en terme de taille. Elle affirme effectuer environ 10% des opérations boursières du pays. Un énorme volume d’opérations a déserté le NYSE et le Nasdaq pour Direct Edge et d’autres nouveaux sites. Il y a cinq ans, plus de 70% des transactions portant sur les titres cotés au NYSE s’effectuaient sur place. Actuellement, il n’en reste que 36%.
Direct Edge et les autres plates-formes essaient de passer en tête de la course. Toutes ont diminué leur temps de latence ­– la durée, déjà extrêmement courte, qu’il leur faut pour réaliser une transaction. Le Nasdaq indique qu’une opération « aller-retour » moyenne prend 98 microsecondes, une vitesse ahurissante. La rapidité des échanges est devenue vertigineuse, à la demande des traders.
Ces bourses sont principalement adaptées à de nouvelles créations des marchés – les traders à haute fréquence qui ont fait de la vitesse leur spécialité. Ces derniers utilisent des algorithmes pour parcourir les marchés à toute allure, changeant souvent leurs ordres et leurs stratégies en quelques secondes. Une nouvelle stratégie consiste à faire lire des dépêches d’actualité, voire des messages Twitter, en accéléré par de puissants ordinateurs, puis à laisser les machines les interpréter et baser leurs échanges sur eux. Les courtiers ne gagnent parfois qu’une fraction de centime sur chaque transaction. Mais multipliées plusieurs fois par seconde sur une journée entière, les sommes deviennent importantes. Kevin McPartland, du TABB Group, déclare que les traders à haute fréquence effectuent maintenant 56% du total des transactions boursières du marché.
Un certain nombre de projets de construction de haute technologie sont en cours, maintenant que tout le monde passe à la vitesse supérieure. En août 2010, Spread Networks de Ridgeland, Mississippi, a achevé un réseau de fibre optique de 1328 kilomètres reliant Chicago à Carteret, dans le New Jersey, réduisant ainsi le temps de transaction aller-retour de 30 millisecondes, à 13,33 millisecondes. En octobre, une société appelée Hibernia Atlantic a annoncé qu’elle projetait de construire un réseau de fibre optique sous l’Atlantique, d’Halifax, en Nouvelle-Ecosse, au Somerset, en Angleterre. Il portera l’aller et retour d’actions entre Londres et New York à 60 millisecondes. « La vitesse, déclare un banquier, c’est de l’argent. »
Corriger les machines
Le « krach éclair », la chute vertigineuse du cours des actions qui a secoué le marché boursier le 6 mai 2010, cristallise les craintes de certains membres du secteur : voir la technologie prendre le pas sur la réglementation. L’enquête a révélé que certaines machines à haute fréquence ont bel et bien joué un rôle. Certaines d’entre elles, ayant détecté une grosse vente et un marché instable, se sont arrêtées automatiquement. Le nombre d’acheteurs a baissé très brusquement. L’indice Dow Jones lndustrial Average a perdu plus de 700 points en quelques minutes avant que les ordinateurs ne recommencent à fonctionner et que les prix ne se redressent tout aussi rapidement. Plus de 20 000 opérations ont été déclarées invalides. L’épisode semble montrer la vulnérabilité des nouveaux marchés et augurer de ce qui pourrait arriver si aucun humain ne corrigeait les machines. Certains analystes craignent que l’incident ne soit le signe annonciateur de dangers plus graves qu’une simple défaillance mécanique. Les fluctuations erratiques des prix leur suggèrent qu’un petit groupe de traders à haute fréquence pourrait manipuler le marché.
La Securities and Exchange Commission (SEC), organisme américain chargé du contrôle des marchés financiers, a débuté il y a un an un audit de la nouvelle structure du marché. Mary Schapiro, sa présidente, a proposé la création d’un système de traçabilité renforcée et suggéré de limiter la vitesse à laquelle les machines peuvent passer des ordres. Pour William O’Brien, les avantages de la technologie sont évidents. «  Il n’existe presque pas d’autre secteur où les gens refusent la modernité. Mais certains analystes se demandent si c’est positif pour tout le monde. Les marchés financiers se livrent à une course à la technologie et les régulateurs sont pris au dépourvu par la rapidité d’évolution. Parfois, un surcroît de technologie sans instruments de gestion efficaces produit un gigantesque embouteillage et il devient nécessaire d’installer des feux rouges. »

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