Présidentielles 2012 – La rapsodie des « trente ans » : le chiffre phare des politiques en campagne

Le Monde  28.02.12  par Antoine Menusier, journaliste

 La France et le fétichisme des « trente ans »

Pierre Bachelet, dans une chanson, se souvenait avec délice de ses 20 ans, qu’il avait « pour très longtemps ». La France, elle, a 30 ans, depuis très longtemps, et c’est un supplice. « Même les plus chouettes souv’nirs, ça t’a une de ces gueules », déchante-t-elle avec Léo Ferré. Trente ans ?
Plus qu’un âge, une durée, longue et pénible, surgie au tournant des années 1970-1980 tel un bloc de désillusions programmées – décroissance, décroyance. Elle est synonyme de procès en incompétence, en renoncement, en trahison, que les hommes politiques s’envoient à la figure. Chroniqueurs, sondeurs, blogueurs, tous s’y sont mis, doctement ou dans un esprit polémique. La locution « trente ans » est devenue le lieu et le temps communs des Français.
En vrai, ça donne quoi ? Dans l’émission « C dans l’air » du 6 février, sur France 5, intitulée « Le cas Le Pen » et portant sur les difficultés de la candidate du Front national à réunir les 500 signatures de parrainages qui lui permettraient de participer à l’élection présidentielle, la ritournelle s’est fait entendre. « Une loi de plus de trente ans », a déploré l’éditorialiste Ivan Rioufol, du Figaro, à propos du texte sur les cinq cents paraphes.
Interrogé hors plateau, Jean-Marie Le Pen a parlé d’un « rejet des politiques qui ont été menées depuis trente ans ». « Mais qu’est-ce qu’ils ont fait pendant trente ans ? », a-t-il renchéri, visant ses meilleurs ennemis, les partis de gouvernement.
L’emploi de cette expression a essentiellement pour objet de dénigrer l’action, ou l’inaction, d’un adversaire. Celles et ceux qui en font commerce se posent, a contrario et à peu de frais, en recours.
Crise économique et financière, institutions, immigration, islam forment le gros de son champ d’application. L’énormité de sa circonférence temporelle – trente ans, ce n’est pas rien – lui confère une puissance démiurgique, presque christique, censée terrasser les pauvres humains sur qui elle s’abat.
Elle a cours davantage à l’oral, propice aux effets, qu’à l’écrit, qui pardonne moins les formules toutes faites.
En meeting les 10 et 11 septembre 2011 à Nice, Marine Le Pen clame son dégoût : « Depuis trente ans, les mêmes partis, les mêmes têtes, les mêmes systèmes, les mêmes affaires, les mêmes petits arrangements entre amis. »
Alors que le débat sur l’identité nationale, fin 2009, bat son plein, le journaliste Eric Zemmour, fervent adepte de la tridécennale, s’échauffe sur iTélé : « Ça fait trente ans que la gauche antiraciste nous empêche de parler. Maintenant on va parler, on va lui dire ce qu’on pense, et ce qu’elle a fait de ce pays depuis trente ans. » La « gauche antiraciste » use très bien de cette ficelle aussi. Interrogé en juin 2010 sur le site Le Post.fr, le président de SOS-Racisme, Dominique Sopo, réplique à Marine Le Pen, qui affirme alors ne pas se reconnaître dans certains joueurs de l’équipe de France de football : « (ELLE)utilise les mêmes arguments que l’extrême droite il y a trente ans. »
Dans la bouche de Mme Le Pen et de M. Zemmour, l’invocation des « trente ans » vaut appel au dépassement, voire au renversement de « l’ordre établi » ; chez M. Sopo, elle relativise le fait observé pour mieux l’installer dans la continuité. Au FN, rien de nouveau, en somme.
La force de délégitimation qu’elle peut avoir n’a pas échappé à François Bayrou – poursuivi sur la Toile par des internautes facétieux qui le tiennent pour coresponsable du « bilan » des trois décennies écoulées. Le 30 novembre 2011, sur le plateau de BFM TV et à RMC, le candidat du MoDem à l’élection présidentielle avait un côté procureur dans un tribunal d’épuration : « Deux partis se sont succédé au pouvoir depuis trente ans. Les deux ont une part majeure de responsabilité dans l’effondrement du pays. »
Le candidat socialiste François Hollande, dans l’histoire, est une sorte de saint Sébastien à qui le martyr des « trente ans » réussit plutôt bien jusqu’à présent. Ségolène Royal, son ex-compagne et adversaire à la primaire d’octobre, décochait à son sujet, en septembre, dans les colonnes du Figaro : « Est-ce que les Français peuvent citer une seule chose qu’il aurait réalisée en trente ans de vie politique ? Une seule ? » »Eh oui, c’est long, c’est court », pianotait Véronique Sanson, qui récitait là le temps de l’amour.
Et comment interpréter cette fléchette de Brice Hortefeux, renvoyant François Hollande à « un candidat des années 1970-1980 » au lendemain de son discours du 22 janvier au Bourget : « Cela nous rajeunit de trente ans », ironisait le coordonnateur de la cellule « riposte » de l’Elysée ? Comme un trait tiré sur le passé ou comme l’ardent désir d’y retourner ?
A l’heure où l’Allemagne dégoise sur la France, la rapsodie des « trente ans » est une manière de ne pas refermer la page d’une vie antérieure, celle d’avant la piteuse chute, une façon de croire encore au « récit national », à l’indépendance, à la grandeur.
Mardi 31 janvier, se félicitant du choix de l’Inde pour l’avion de combat Rafale, Nicolas Sarkozy a fait cet aveu touchant : « Ça faisait trente ans qu’on attendait ce jour. » »Un siècle, une éternité » , dirait Joe Dassin.
 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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