La VOIX : Vouloir changer de voix pour mieux se faire entendre, mais aussi mieux s’entendre avec les autres

Psychologie Chacun cherche sa voix

Révélatrice de notre personnalité, la voix peut être travaillée quand on estime qu’elle détonne
Elle peut être claire, mélodieuse, sensuelle, chantante, aérienne. Ou au contraire voilée, nasillarde, sifflante, rauque, caverneuse… Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier la voix, cet organe qui nous sert à nous exprimer et à communiquer avec notre entourage. Mais pas seulement
La voix nous définit, nous caractérise, nous trahit même parfois. Vecteur des paroles mais aussi des émotions, la voix donne à entendre, par ses changements de couleur ou de tonalité, de rythme ou d’intonation, de phrasé ou de modulation, des sentiments ou des pensées qu’on aimerait parfois garder enfouis.
 » On peut regarder une voix comme on regarde un visage « , observe Caroline Ostermann, productrice à France-Inter, qui lui a consacré une passionnante série d’émissions,  » Jusqu’au bout des voix « , diffusée pendant l’été 2011. Dans l’un des volets, la chanteuse soprano Natalie Dessay confiait qu’elle n’était pas pleinement satisfaite de sa voix, qu’elle aurait souhaitée  » plus ronde, plus veloutée «  afin de pouvoir aborder un registre qui lui échappe.
Une coquetterie de la part de celle qui compte parmi les plus belles voix de l’opéra ? En tout cas, cela montre que même les mieux dotés peuvent être mécontents de leur organe vocal !
 » Rares sont ceux qui disentaimer leur voix « , constate Agnès Auger, orthophoniste spécialisée dans les troubles de la voix et psychothérapeute, auteure de Vivre mieux avec sa voix (Odile Jacob, 2011). D’ailleurs, la plupart des gens ne reconnaissent pas leur voix la première fois qu’ils s’écoutent sur une bande enregistrée. Normal : nous percevons notre voix de l’intérieur et par les oreilles, contrairement aux autres qui ne nous entendent que de l’extérieur.
Il arrive que le décalage soit insupportable, entre ce que nous nous représentons de nous et la façon dont nous sommes perçus. Au point de vouloir modifier sa voix comme un nez trop long ou une poitrine trop plate. La démarche est encore rare, tant les gens semblent considérer que leur voix est un acquis.
 » S’écouter soi-même est encore mal vu, note le coach vocal, ancien chanteur et professeur de chant Jean Sommer. La formule est d’ailleurs péjorative. On pense que notre voix est liée à notre naissance, notre éducation, notre milieu, alors qu’on peut jouer sur quantité de registres pour la modifier, la repositionner comme on le fait avec une colonne vertébrale. « 
Le coach estime qu’à travers son écoute, ses conseils et les exercices qu’il propose, il  » tend un miroir  » aux gens, qui découvrent véritablement leur mode d’expression. Un aspect de soi  » trop ignoré dans notre culture « , estime celui qui forme de nombreux chefs d’entreprise ou professionnels de la radio.
Stéphane, ingénieur de 32 ans (qui souhaite garder l’anonymat), pense ainsi que sa voix haut perchée est un handicap dans sa vie professionnelle. Au téléphone, on lui dit souvent  » Madame « . Il ne prend pas facilement la parole en public car il n’est pas à l’aise avec cette voix qui ne lui correspond pas. Il s’est décidé à consulter un orthophoniste afin de ne pas avoir à refuser une promotion qui le conduira à diriger une équipe d’hommes et de femmes dont certains sont plus âgés que lui.  » Je crains surtout de ne pas être suffisamment crédible, confie-t-il. Déjà au collège, on se moquait de moi parce que je m’exprimais comme une fille. «  Depuis deux mois, il se rend à des séances d’orthophonie où il répète des exercices afin de pousser sa voix vers les graves. Parallèlement, le spécialiste qui le suit lui a conseillé de voir un psychologue pour travailler la confiance en soi.
 » La voix est parfois un prétexte pour évoquer un problème plus profond d’estime de soi sans oser faire la démarche d’aller chez un psy, analyse Agnès Auger. D’où l’importance, en dehors des cas pathologiques lourds, de traiter à la fois la voix et le problème psychologique. « 
 » Lorsqu’on est insatisfait de sa voix, la question est souvent la même que pour la dysmorphie physique, quand on estime qu’on n’a pas la tête qui nous convient ou qu’elle n’est pas adaptée à ce qu’on imagine être « , explique le psychiatre Michel Lejoyeux, auteur de Changer… en mieux (Plon, 2011). Derrière cette insatisfaction, une question relationnelle se devine parfois.  » Le message que l’on envoie aux autres n’est pas celui que l’on voudrait envoyer « , traduit le spécialiste. Vouloir changer de voix pour mieux se faire entendre, mais aussi mieux s’entendre avec les autres.
Les auditeurs un peu attentifs auront remarqué que François Hollande a travaillé sa voix ces derniers mois. Hier fluette et précipitée, elle s’impose désormais avec davantage de force. Elle a gagné en puissance, le timbre est plus affirmé, la tonalité plus grave. Une manière  » d’assurer une audience plus large à ses discours et de se poser en homme calme, rassurant, paternel « , observe Jean Sommer, qui décrypte les voix des candidats à la présidentielle dans une chronique intitulée  » Voix de campagne « , diffusée un vendredi sur deux à 7 h 10 sur France-Culture (retransmise sur son site Lavoixdebout.com).
La plupart des gens qui consultent pour leur voix désirent la rendre plus grave. Ils font plus rarement cette démarche pour l’adoucir, à l’instar de Jocelyne, 53 ans, professeur d’histoire-géo (le prénom a été changé), grosse fumeuse, qui regrette d’avoir vu sa voix  » se durcir «  au fil de ses années d’enseignement. Une façon, sans doute, de  » s’affirmer face à des adolescents chahuteurs « , analyse-t-elle. Aujourd’hui grand-mère, elle estime qu’elle parle sur un ton cassant, sans douceur, ce qui la met mal à l’aise quand elle discute avec ses petits-enfants. Elle a le sentiment que sa voix ne lui permet pas de  » transmettre l’affection qu’elle éprouve «  pour eux. Jocelyne s’est décidée à consulter pour  » être en accord «  avec elle-même. Le travail portera essentiellement sur le timbre et sur les harmoniques.
 » Il ne s’agit pas de changer la voix, comme on change de coupe ou de couleur de cheveux, mais de donner une voix qui corresponde davantage aux attentes « , indique Elizabeth Fresnel, médecin phoniatre, auteure de La Voix (Edition du Rocher, 2000) et fondatrice du Laboratoire de la voix, une structure qui regroupe quatre orthophonistes, quatre psychologues, deux professeurs de chant, un kinésithérapeute et un ostéopathe.  » Nous avons tous des anatomies différentes et ce serait d’un ennui mortel si tout le monde s’exprimait de la même manière, sur le même ton ! « 
Une dizaine de séances (remboursées par la Sécurité sociale si elles sont prescrites par un médecin) suffisent en général à réconcilier les patients avec leur voix et, au-delà, avec eux-mêmes. Le but est que les corrections apportées deviennent des automatismes, que le patient n’ait plus à y penser. Mais s’imaginer dompter définitivement sa voix serait illusoire. Dans les moments de stress ou sous le coup d’émotions fortes, il y a de fortes probabilités qu’elle retrouve les défauts qu’on s’était appliqué à corriger.
Sylvie Kerviel
© Le Monde paru dans l’édition du 19/20 février 2012

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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