Ces anglicismes qui, périodiquement, envahissent d’abord le jargon managérial, puis se diffusent dans le public.

Juste un mot – Impacter

« Comment le retournement de la conjoncture va-t-il impacter ce business model ? » 
 Les mots s’affichent en blanc sur fond bleu au milieu de l’écran du fond de la salle de réunion. Sieste PowerPoint. Le manager qui fait la « présentation » a commis l’erreur de baisser la lumière. Chacun somnole, le visage faiblement éclairé par le reflet de son téléphone portable, les doigts occupés à répondre aux courriels reçus à l’heure du déjeuner. Les chefs écrivent sur deux smartphones à la fois en écoutant d’une oreille distraite l’orateur-projeteur de diapos. Pourtant le mot « impacter » me tire de ma torpeur. Je n’arrête pas de l’entendre en ce moment. Il sévit dans le jargon des entreprises, des technocrates et même des politiques.
En français, « impact » a une signification bien précise. Et violente. Cela évoque un jet de projectile, une balle, une collision, un heurt. Et un point d’impact. C’est un peu dramatique. Depuis 2008, on parle beaucoup de « l’impact de la crise économique » sur à peu près tout et n’importe quoi, tant la crise est – aussi – dans les têtes. On pourrait dire conséquences, incidences, répercussions, effets. On dit impact. C’est plus fort, plus compact. Un mot de crise.
Pourtant c’est un faux dur. Il est à la fois fort et flou. Il ne dit pas immédiatement si l’effet est positif ou négatif. J’ai sur mon bureau un rapport de l’Insee intitulé « L’impact de la politique publique sur le marché du travail à bas salaire ». Une étude sérieuse dont le titre reste pour le moins prudent. On parle d’ailleurs beaucoup d’impact politique dans les médias, au lieu de conséquences, comme si on préférait cet anglicisme (political impact) au bon vieux mot français jugé trop scolaire (causes-conséquences). Notons quand même que, dans le jargon administratif récent, on parle d’étude d’impact, qui mesure les conséquences environnementales d’un projet. Si l’administration le dit…
Quant à « impacter », c’est simple : le mot n’existe pas en français (sauf dans le langage technique chirurgical, me diront les puristes, mais rares sont ceux qui attachent entre eux des organes, le sens d’im-pacter). Le verbe anglais to impact existe, lui, et il signifie ce que l’on veut faire dire au franglais impacter : avoir un effet sur, influer sur, peser sur, ou avoir des répercussions sur. Exemple cette semaine dans un magazine professionnel : « Ces douze mesures qui vont impacter vos entreprises en 2012″.
« Impacter » fait partie de ces anglicismes qui, périodiquement, envahissent d’abord le jargon managérial, puis se diffusent dans le public. Certains, heureusement, restent dans les entreprises, comme l’immonde « implémenter » (qui signifie simplement mettre en oeuvre). Mais d’autres vont jusqu’à recevoir l’onction politique, comme « booster » ; on peut lire dans les médias que « Jean-Luc Mélenchon est boosté par les sondages » ou que Marine Le Pen « booste les audiences télé ».
Etranges, ces glissements, non ?
En revanche, comment l’usage répété de ces mots peut-il nous impacter ? Cela reste à mesurer.
par Didier Pourquery   édition Le Monde  du 10.03.12
 
 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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