Sortir de l’ombre pour se faire décodeur du vote 2007 ? Patrick Buisson donne ainsi la mesure de l’inquiétude qui monte, au cœur du dispositif sarkozyste

 Nouvel Obs  16-03-2012 Extrait  Par François Bazin

Sondages, Buisson et prestidigitation

 En donnant une interview au « Monde », Patrick Buisson donne la mesure de l’inquiétude qui monte au cœur du dispositif sarkozyste.
. … « La spécificité du vote Sarkozy en 2007, c’est d’être parvenu à amalgamer, comme de Gaulle en 1958, un vote populaire avec un vote de droite traditionnel. Transgression idéologique, désenclavement sociologique et victoire électorale ont fait système », explique-t-il cette semaine dans « le Monde« . Tout cela est vrai. La question qui se pose toutefois est de savoir pourquoi l’inspirateur d’hier a tenu à se faire aujourd’hui décodeur.
Quand un homme de l’ombre quitte son habit couleur de muraille pour s’avancer en pleine lumière, c’est soit qu’il se sent menacé, soit qu’il se sent incompris. Dans un cas comme dans l’autre, c’est le signe qu’il est en train d’échouer ou, pour le moins, qu’il devine l’orage qui gronde. Patrick Buisson donne ainsi la mesure de l’inquiétude qui monte, au cœur du dispositif sarkozyste, au-delà des rodomontades sondagières. Les stratèges dignes de ce nom n’ont pas besoin de montrer le dessous de leurs cartes. Sauf lorsqu’ils devinent que la partie ne se déroule pas selon leurs plans initiaux. C’est lorsque l’on se pense coincé et que bluffer ne sert plus à grand chose que l’on brouille les cartes ou, pis, que l’on tente de renverser la table.
Une interview en forme de making-of de la stratégie sarkozyste
Cette longue interview restera à ce titre comme un des moments forts de la campagne de 2012. Elle en dit beaucoup plus que pourrait le faire croire les propos de l’auteur. D’abord, il y a la date choisie. Deux jours après le meeting de Villepinte dont toute la sarkozie continue à faire croire qu’il fut vraiment fondateur. Ecartons l’hypothèse – quoi que…- selon laquelle Patrick Buisson aurait voulu montrer par écrit qu’il était meilleur interprète de la pensée présidentielle que son bon vieux rival, Henri Guaino.
En s’imposant coûte que coûte, à la tribune de Villepinte, ce dernier a marqué davantage une présence qu’une réelle influence. Mais les jeux de cour, dans l’entourage proche du président-candidat, ont pris une telle intensité depuis que sa campagne peine à embrayer, qu’il reste préférable de ne jurer de rien…
Plus sérieusement, il faut noter que cette interview-décryptage qui donne au lecteur le making-of de la stratégie sarkozyste, est sortie le jour même où l’Ifop a donné à la droite le sondage libérateur qu’elle appelait de ses vœux. Enfin les courbes se croisent. Au premier tour s’entend !
Pour être bien compris et surtout répercuté à sa juste valeur, avant que d’autres enquêtes montrent exactement le contraire, il fallait bien que quelqu’un assure le service après-vente. On admirera, à ce sujet, l’extrême coordination du sondeur et du stratège. A l’a-propos de l’un a répondu la réactivité de l’autre. Il y a quelques semaines, le même institut avait opportunément testé dans les colonnes du « JDD« , des hypothèses de premier tour montrant les effets bénéfiques pour le candidat UMP de l’absence de Marine le Pen. En oubliant d’ailleurs de préciser ce que serait alors le résultat du second tour… Cette fois-ci, Patrick Buisson s’est chargé du boulot.
L’abstention manipulée
L’essentiel de son propos dans « le Monde » est en effet d’expliquer que dans tous les sondages, les scores de second tour qui annoncent une très nette victoire de François Hollande ne valent pas tripette.
L’argument généralement avancé est que, dans ce type d’exercice, on tente de mesurer un duel artificiel qui ne prend pas en compte la réalité du choc entre les deux finalistes de la compétition. Patrick Buisson en ajoute un second en expliquant que ces sondages de second tour se fondent sur des hypothèses de participation des électeurs de Bayrou et Le Pen beaucoup trop irréalistes pour être vraiment crédibles.
Tout cela n’est pas faux. Les sondeurs, quels qu’ils soient, ont toujours eu du mal à estimer le poids de l’abstention. Mais là où le bât blesse dans le raisonnement de Patrick Buisson, c’est quand il explique que la difficulté ne porte que sur le second tour. Soit on estime que les sondages d’intention de vote sont des instruments détraqués et alors on les rejette en bloc. Au premier, comme au second tour.
Soit on croit qu’ils sont un reflet de l’opinion réelle et alors pourquoi faire le tri entre ceux qu’on retient et ceux qu’on préfère oublier. Or, pour expliquer que le vote Hollande est une bulle artificielle et que la campagne du candidat socialiste est l’histoire d’un lent et inexorable déclin, notre stratège sarkozyste multiplie pourtant les références sondagiéres. Enfin, il assène comme une évidence le fait que les soit-disants électeurs cachés du second tour seraient autant de réserves pour le candidat de son cœur. Or sur ce point essentiel, si l’on suit son argumentation, il se garde bien d’expliquer pourquoi ces suffrages oubliés iraient toujours dans la poche de Sarkozy et jamais dans celle de Hollande.
Tour de passe-passe de Buisson
Pour comprendre ce tour de passe-passe, nul besoin d’être grand clerc. Buisson le stratège, en l’occurrence, est un pur homme de com’. Il tente moins de décrire une situation que de dicter le commentaire. Pour lui, seuls ceux qui portent sur le tour initial ont une réelle valeur. Or si les courbes se croisent, c’est que les dynamiques s’inversent.
Si Sarkozy dépasse Hollande au premier tour, c’est que l’entrée en campagne du premier a produit les effets espérés. Pour bien enfoncer le clou, Patrick Buisson remonte six mois en arrière en soulignant qu’à automne dernier, le candidat sortant était talonné par Marine Le Pen alors que le champion du PS, au lendemain de la primaire, était à son zénith. Ce faisant, il opère, pour les besoin de sa démonstration, un découpage qui relève de la fripouillerie intellectuelle. Si l’on regarde, sur le long terme, les scores des uns et des autres, on voit en effet que Nicolas Sarkozy était auparavant juste au dessus de la barre des 20% et qu’il dépasse désormais régulièrement celle des 25%.
Quant à François Hollande, hormis le bref état de grâce post-primaire, il reste invariablement situé autour des 30% depuis belle lurette. Tout cela signale davantage une stabilité globale, doublée d’une lente remise à niveau du rapport de force gauche-droite. Rien ne permet de dire que tout cela soit définitif. Mais rien ne permet non plus d’annoncer, comme le fait allégrement Patrick Buisson, une inversion inexorables des dynamiques des uns et des autres. Sauf à prendre ses désirs pour des réalités. Ce qui est humain mais bien peu scientifique.
Veut-il se convaincre lui-même ? 
Mais, à l’évidence, telle n’était pas l’intention du confident du « Monde ». A le lire, on peut même se demander si ce curieux outing n’était aussi destiné à se convaincre lui-même de la pertinence de sa stratégie en montrant comment la campagne de 2007 s’emboitait dans son remake de 2012. Il y a une part de confession dans cet exercice-là.
Comme Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson sculpte sa statue. Il explique ainsi qu’il n’a pas changé, que ses valeurs sont les mêmes et que son talent de stratège demeure indiscutable. S’il ne le dit pas lui-même, qui le dira à sa place? Ce faisant, il prend le risque, en sortant de l’ombre, d’en faire un peu à son maître. Il prend un risque. Quand il exige qu’Hollande en prenne davantage, on peut se demander s’il ne se parle pas à lui-même.
Car de fait, on devine, à lire cette interview, combien le président sortant et son stratège favori ont peu de cartes en main, à un mois du premier tour de cette présidentielle. Tout cela tient en un chiffre : au tout décisif, Nicolas Sarkozy n’entraîne qu’un tiers de l’électorat populaire. En 2007, c’est parce qu’elle avait fait une aussi piètre performance au sein d’un autre électorat tout aussi décisif – celui des plus de 60 ans – que Ségolène Royal avait mordu la poussière.
Sarkozy réhabilite l’idée de « frontière »
Pour retrouver une chance de faire bonne figure dans la compétition de 2012, Nicolas Sarkozy a un besoin impératif de rétablir un semblant d’équilibre dans une catégorie sociale d’une telle importance, numériquement parlant. Il l’avait séduite, il y a cinq ans, en mariant deux discours : celui de la sécurité et celui du pouvoir d’achat. Pour réaliser aujourd’hui une opération du même type (« transgression idéologique, désenclavement sociologique », comme dit Patrick Buisson), la seule solution est de réhabiliter « la frontière », censée prémunir contre les risques d’une immigration sans contrôle et l’arrogance d’une technocratie apatride, puisque bruxelloise.
Il y a moins de deux mois, Nicolas Sarkozy s’affichait à la télévision au côté d’Angela Merkel. Il ne tarissait pas d’éloge sur le modèle allemand. Ce changement de pied en pleine campagne n’est peut-être pas l’œuvre du seul Patrick Buisson. Mais la manière dont il le revendique signale, autant qu’un soulagement, un désir de l’afficher sans complexe, comme pour être sûr qu’il ne sera pas bientôt démenti par d’autres inflexions.
Une campagne présidentielle se gagne « au peuple », confiait Buisson en 2007, avec d’un côté ceux qui aiment la France et ceux qui ne l’aiment pas. Dans un contexte plus difficile encore, vu le poids du bilan, il monte aujourd’hui au front (dans tous les sens du terme).
Loin des espoirs de synthèse républicaine, chère à Henri Guaino, il plante les jalons d’une alliance sociologique et politique qui est, en effet, le seul moyen pour Nicolas Sarkozy d’éviter le naufrage. Pour l’instant – et c’est ce qui explique l’instance mise par Buisson sur le seul enjeu du premier tour – il y a surtout là les ingrédients d’une stabilisation. Pour l’élan on verra plus tard ! Alors que la droite doute, il fallait montrer aux troupes l’existence d’une boussole et d’une carte d’état-major, sans trop se poser de question sur leur caractère opérationnel. Maintenant, c’est fait.
 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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