Maison de l’histoire de France : « Un outil de lutte politique et idéologique » ?

Nouvel Obs 20/03/2012

Maison de l’histoire de France : le soupçon de l’identité mythifiée

 Le projet du chef de l’Etat est controversé. Deuxième épisode de notre série sur le rapport de Sarkozy à l’histoire.

 L’Hôtel de Soubise, qui abrite les Archives nationales à Paris. (PATRICK KOVARIK / AFP)
A chaque présidence son symbole culturel. Pompidou a voulu ce musée d’art moderne, pavé aux allures d’échafaudage dressé place Beaubourg à Paris. Des pyramides de verre, commandées par Mitterrand, trônent dans la cour du Louvre. Quai Branly, un musée témoigne de la passion de Chirac pour les arts premiers. L’emblème culturel de l’ère Sarkozy, la « Maison de l’histoire de France », devrait voir le jour en 2015 sur le site des Archives nationales. Par ce musée, dont l’idée émerge au lendemain de l’élection présidentielle de 2007, le chef de l’Etat entend faire comprendre « d’où vient que nous sommes Français, quelle est notre identité ».
L’identité nationale : un thème cher au candidat de 2007. « Il existe aujourd’hui une entreprise de dénigrement systématique de la France, de son histoire, de ses valeurs », ne cesse de marteler le prétendant à l’Elysée en campagne. Sans relâche, il mène croisade contre cette « mode exécrable » de la repentance, fustige la « mise en concurrence des mémoires », dans un discours patriote à la gloire d’une « nation dont nous n’avons pas à rougir ».
Et quoi de plus efficace, pour chanter les louanges de la France, que d’avoir recours, l’air de rien, à quelques arrangements avec le passé ? Que d’envoyer à la trappe quelques épisodes gênants, souillures indésirables à ce beau tableau ? Certains historiens n’en démordent pas : la Maison est entachée du soupçon de l’instrumentalisation.
« Un outil de lutte politique et idéologique »
Et les détracteurs du projet de pointer, preuve d’un projet inféodé au politique, la mainmise du ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’identité nationale : Eric Besson est chargé, en 2009, de prendre part « aux côtés du ministre chargé de la Culture, à la mise en place d’un Musée de l’histoire de France, qui contribuera à faire vivre notre identité nationale auprès du grand public ».
« La Maison de l’histoire de France est un outil de lutte politique et idéologique. Derrière, il y a l’idée que la France serait menacée par tout un ensemble de ‘mémoires’ qui dissoudraient l’unité nationale par leur particularisme », blâme l’historien Nicolas Offenstadt (1). Nombreux sont les groupes désireux de faire reconnaître les blessures de leur passé, ou de faire entendre une autre histoire que celle de l’hexagone. Une démarche que les promoteurs de la Maison de l’histoire de France ne verraient pas d’un très bon œil, à en croire l’historien.
« Une vision figée de l’histoire »
La lecture de l’esquisse initiale (2) du projet de la Maison de l’histoire de France semble lui donner raison. « Clio, la muse préférée des Français (muse de l’histoire NDLR), est malade », y déplore un conservateur du patrimoine (3). Et l’un de ces étranges virus coupables du mal qui la ronge se nomme… »lobbying mémoriel« . Curieux écho au discours présidentiel du début de mandat.
D’autant que la métaphore ne fait pas l’unanimité. « Les récits de l’histoire ont toujours été le fruit, pour une part, de ceux qui détiennent le pouvoir. Cette écriture écarte par conséquent certains groupes », rappelle Nicolas Offenstadt. « Or, il est intéressant de savoir ce que ces communautés ont à nous dire. Dire que les mémoires souffrantes ne doivent pas être entendues, discutées ou gérées par les historiens est aberrant et relève d’une vision figée de l’histoire « , juge l’historien.
« Des historiens qui ont obtenu des garanties sur leur liberté »
Taxée, depuis l’annonce de sa création, de chantre de l’identité mythifiée, la Maison de l’histoire de France semble dorénavant vouloir s’épanouir loin des controverses. Et revendique haut et fort sa crédibilité, dans l’espoir de faire oublier son origine politicienne. « L’orientation scientifique du projet a été décidée par des historiens qui ont obtenu des garanties sur leur liberté », assure l’un d’eux, le spécialiste d’histoire contemporaine Pascal Ory (4). A ceux qui s’étonnent qu’un thème récurrent du sarkozysme constitue l’un des piliers du projet, il oppose une approche neutre : Nous considérons que s’interroger sur l’identité nationale est tout à fait légitime, à la différence d’une minorité d’historiens pour lesquels poser la question est déjà trop. »
Pour certains, le projet voulu par Nicolas Sarkozy ne souffre que d’une opposition de principe. « Sous la Ve République, toutes les initiatives et grands travaux présidentiels en matière culturelle ont été contestés et chaque président a inauguré un établissement voulu par son prédécesseur », dédramatise l’historien Jean-Pierre Rioux, qui préside le collège d’intellectuels chargé d’élaborer le projet. Et de conclure, coupant court à la controverse : Je ne vois pas pourquoi une initiative du premier élu de la nation serait par définition de mauvaise politique. »
« Le pouvoir vend de la nostalgie »
Encore moins lorsqu’il n’est question que de châteaux forts, de Jeanne d’Arc et de champs de bataille tombés dans l’oubli, diront certains. C’est que le rapport au passé soulève d’épineux enjeux contemporains. La Maison de l’histoire de France l’a bien compris. « Nous considérons qu’histoire, mémoire et patrimoine sont liés et que cette liaison, précisément, tisse ce lien entre le passé, le présent et l’avenir qui, s’il reste serré, entretient le ‘vivre ensemble' », explique Jean-Pierre Rioux. Reste à convenir du sens à donner à ce dernier.
« Le pouvoir vend de la nostalgie parce qu’il n’entend pas proposer un vivre-ensemble ouvert », regrette Nicolas Offenstadt, qui fustige la fabrique d’un « discours fondé sur un Etat-nation rassurant ». « Au lieu de valoriser les rapports à l’extérieur, on tranquillise en disant ‘Vous êtes bien l’héritier de Clovis, de Louis XIV et de Napoléon' ». Dans la guerre de tranchée qui oppose partisans et détracteurs du projet, le drapeau blanc ne semble pas prêt d’être hissé.
Audrey Salor – Le Nouvel Observateur
(1) Professeur à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, auteur de « L’historiographie », Puf
(2) Rapport Lemoine, avril 2008
(3) Il n’a pas donné suite à nos sollicitations 
(4) Professeur à Paris 1 Panthéon-Sorbonne 
 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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