Révolution à Polytechnique – Les élèves reçoivent une formation gratuite de très haut niveau tout en étant payés. – « On demande aux ouvriers de financer les études des riches »

LE MONDE | 29.03.2012 Par Benoît Floc’h

Polytechnique veut faire payer les pantouflards

Révolution à Polytechnique. A partir de la promotion 2013, les diplômés qui iront travailler dans le privé rembourseront leur scolarité, soit maximum 45 000 euros. L’école s’y est engagée le 23 mars en signant avec le ministre de la défense, Gérard Longuet, son « contrat d’objectifs et de performance 2012-2016 ».
La mesure est très symbolique. Alors que le débat sur l’égalité des chances s’enflamme périodiquement, Polytechnique incarne jusqu’à la caricature un modèle endogène d’élitisme républicain. Ses élèves, issus dans leur écrasante majorité de familles de cadres et de professions intellectuelles, y reçoivent une formation gratuite de très haut niveau tout en étant payés (870 euros par mois). Le fait que, après ces études financées par l’Etat, la grande majorité d’entre eux (300 sur les 400 étudiants français) rejoignent le privé apparaît à beaucoup comme une faveur injustifiable.

Ces élèves officiers sont pourtant tenus de travailler dix ans pour l’Etat à l’issue de leur formation. Mais les cas d’exception sont aujourd’hui si nombreux qu’ils peuvent tous s’exonérer de cet engagement sans rien devoir à l’Etat. Le principe nouveau est la généralisation du remboursement. Les modalités sont à définir, notamment en cas de création d’entreprise, mais l’intention est de « revoir ce système pour affirmer de manière plus rigoureuse l’engagement en faveur de l’Etat », explique le général Xavier Michel, directeur de Polytechnique. L’école fait des efforts, insiste-t-il. Certes, elle accueille peu de boursiers, mais le taux progresse : 17 % en 2011 contre 12 % en 2010. Et Polytechnique cherche aussi à attirer davantage de candidats issus de l’université.
L’école de Palaiseau est certes emblématique, mais sa réforme de la « pantoufle » (le fait, pour un haut fonctionnaire, de passer au privé) bouscule un système qui la dépasse largement. L’Etat gère une cinquantaine d’écoles où les élèves fonctionnaires sont payés pour apprendre leur métier : douaniers, inspecteurs des impôts, statisticiens de l’Insee, conservateurs, magistrats, policiers, greffiers, etc. Cela représente 9 500 personnes, payées entre 1 000 et 1 500 euros net par mois, soit un total annuel de 153 millions d’euros pour l’Etat.
Est-ce illégitime ? Ici s’exprime une tradition très française : la République forme des jeunes pour une fonction publique de carrière. « Quand vous sortez d’un établissement comme l’Ecole nationale des douanes de Tourcoing, vous n’avez pas acquis des compétences pour vous faire débaucher dans le privé », relève-t-on dans l’entourage du ministre de la fonction publique, François Sauvadet. Très peu d’élèves fonctionnaires quitteraient donc l’Etat avant d’avoir accompli leur engagement décennal
« NEUF ÉLÈVES SUR DIX ENTRENT DANS LA FONCTION PUBLIQUE »
C’est bien ce que mettent en avant les établissements qui, à l’instar de Polytechnique, sont considérés comme des temples de l’élitisme républicain : l’Ecole normale supérieure (ENS), l’Ecole nationale d’administration (ENA) ou l’Ecole nationale de la magistrature (ENM)… « Depuis 2000, seuls dix élèves ont démissionné du service public dans les dix ans après leur sortie de l’ENA, atteste Christine Demesse, présidente de l’association des anciens élèves. Et ils ont tous remboursé la pantoufle. »
« Neuf élèves sur dix entrent dans la fonction publique après Normale-Sup », assure Olivier Abillon, directeur des études de l’ENS-Ulm, à Paris. Mais dans les faits, ceux qui font un autre choix ne remboursent pas tous le traitement reçu pendant leur scolarité, quelque 1 300 euros net par mois. « Par manque de moyens, on n’arrive pas à pister tout le monde, admet M. Abillon. En outre, la procédure est très longue : elle passe par le ministère et, jusqu’à présent, celui-ci ne nous suivait pas jusqu’au bout. En 2010, la Cour des comptes a mis le holà. On transmet donc de nouveau les dossiers au ministère. On attend de voir. Mais cela ne représente que 1 % à 2 % de la masse salariale : ce n’est pas le jackpot ! »
Quant à payer les étudiants, « cela peut paraître illégitime, mais ça ne l’est pas tant que ça, estime M. Abillon. Sans cela, nous ne pourrions pas retenir autant de bons élèves dans les métiers académiques, notamment en sciences. Et nous réussissons notre coup, puisque 80 % font une thèse et continuent, pour les deux tiers, dans des carrières académiques. »
Attirer les meilleurs… Enjeu de taille dans un contexte de plus en plus compétitif. « Consacrer de l’argent public à former les meilleurs cerveaux, eux qui sont la cible de la compétition mondiale, n’est pas choquant. C’est un investissement », considère Daniel Canepa, préfet d’Ile-de-France, auteur en 2009 d’un rapport sur les ingénieurs de l’Etat. Reste une question : attractivité et justice sont-elles incompatibles ?
 ENTRETIEN

 » On demande aux ouvriers de financer les études des riches « 

Jeannette Bougrab est secrétaire d’Etat chargée de la jeunesse et de la vie associative
Les polytechniciens qui vont dans le privé devront dorénavant rembourser leur scolarité. Qu’en pensez-vous ?

C’est une bonne nouvelle ! Polytechnique, c’est moins de 5 % d’enfants d’ouvriers et une majorité d’élèves issus de familles de cadres. Ceux-ci ne payent pas de droits d’inscription et reçoivent un traitement pendant leurs études. Cette école est le reflet de la reproduction sociale. Il est tout de même délicat de demander à la nation de payer la scolarité de ces jeunes ! Dans aucun pays, on ne demande aux ouvriers de financer par l’impôt les études des riches ! L’université américaine Harvard, en tête de tous les classements internationaux, ne paye pas ses étudiants. Elle donne au contraire des bourses aux gamins du Bronx pour qu’ils rejoignent son campus. Des écoles comme Polytechnique, Normale sup ou l’ENA contribuent à reproduire un système inégalitaire et fermé. C’est d’autant plus choquant quand leurs diplômés rejoignent le privé. Après avoir étudié les mathématiques financières, certains polytechniciens vont pantoufler dans de grandes banques… C’est inacceptable !

Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas réformé cela ?

Je ne suis pas ministre de l’enseignement supérieur. Le président de la République a fixé des objectifs en termes de diversité sociale. Il y a eu des améliorations, mais il faut faire plus pour permettre aux enfants d’ouvriers d’accéder à ces établissements. Si l’Etat finance des études, il faut que ce soit d’abord pour les boursiers. On ne peut pas continuer avec un système qui maintient les inégalités sociales.

Toutes les écoles de fonctionnaires ne sont pas sur ce schéma.

Je ne parle pas ici des écoles qui forment les inspecteurs des impôts ou les douaniers, par exemple. Tous leurs élèves serviront l’Etat. Il y a une différence entre une école d’application de la fonction publique et un établissement post-prépa, comme Polytechnique ou Normale sup… Beaucoup de diplômés de ces dernières ne donnent pas dix ans à l’Etat comme ils le devraient.

Certains disent que former ces jeunes reste un investissement pour la nation, qu’ils travaillent dans le privé ou dans le public…

Mais l’excellence existe aussi à l’université ! Penser que ces écoles, c’est le nec plus ultra, c’est le faire au mépris de l’université. Ces écoles ont davantage de moyens que les universités, elles sont gratuites, et elles payent leurs élèves, alors que, dans le même temps, on s’interroge sur le montant des droits d’inscription à l’université. N’est-ce pas choquant ?

Propos recueillis par B. F.

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Economie, Education, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.