Experts économiques : il faut assurer un réel pluralisme

Alternatives Economiques – 5 avril 2012 -Philippe Frémeaux
Le débat sur l’indépendance des économistes médiatiques à l’égard des entreprises qui les emploient gagne du terrain. Philippe Frémeaux estime que nos experts ne sont pas vendus au système. Ils lui sont simplement acquis…
L’économie occupe une place majeure dans la campagne présidentielle, et avec elle, les experts en tout genre. Peut-on leur faire confiance, sont-ils réellement indépendants ? Le débat a été relancé la semaine passée. Déjà, Jean Gadrey, qui tient un blog sur le site d’Alternatives Economiques, s’était interrogé voici quelques mois sur l’influence que pouvaient avoir sur le discours des économistes les activités fort lucratives que nombre d’entre eux assurent par ailleurs au service de banques ou de grandes entreprises.  Le ton est monté ces derniers jours, avec la publication du livre de Laurent Mauduit, intitulé Les imposteurs de l’économie,  qui accuse un grand nombre d’économistes médiatiques d’être en situation de conflits d’intérêts. En clair, au lieu de mettre leur compétence au service du public, ils serviraient les intérêts de ceux qui les payent…
Au service du prince et de la finance
Tout le problème est que l’économie n’est pas seulement une science. C’est aussi une technique au service du prince ou des décideurs financiers.  Dans le même temps, elle est au cœur du politique : les économistes passent leur temps à nous expliquer ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, et, serait-on tenté de dire,  surtout ce qui ne l’est pas ! Savoir d’où parle tel ou tel expert est donc essentiel et on peut regretter que trop d’économistes de banque, quand ils interviennent dans les médias, préfèrent mettre en avant leurs activités d’enseignement  ou de recherche plutôt que d’annoncer la couleur sur l’origine principale de leurs revenus. Sans doute, ce souci est en partie lié à la nécessité de ne pas impliquer leur employeur, mais il en résulte un certain flou propre à alimenter tous les soupçons.
Les économistes devraient-ils s’interdire tout engagement professionnel ? Evidemment non.  Car cet engagement leur apporte souvent une connaissance bien plus fine de la réalité, ce qui les oppose aux économistes universitaires en chambre, enfermés dans leurs équations et incapables de donner le moindre avis sur l’actualité. De fait, en France, les économistes qui alimentent le débat public sont aussi, bien souvent, ceux qui s’impliquent dans la vie économique.  Leurs activités influent-elles sur les positions qu’ils défendent, comme les en accuse Laurent Mauduit ? Pas directement. Disons plutôt que nos experts ne sont pas vendus au système, mais lui sont tout simplement acquis. Ils pensent que l’économie de marché, en dépit de ses défauts, est la seule voie possible. Que la finance joue un rôle essentiel dans son fonctionnement. Ce qui n’interdit pas de la réformer à la marge, mais sans renverser la table.
Améliorer la qualité du débat public
Que faire, dans ces conditions, pour améliorer la qualité du débat public ? On gagnerait déjà en transparence si les économistes et autres experts étaient tenus de publier des déclarations d’intérêts ou encore respecter une charte déontologique stricte comme l’Observatoire français des conjonctures économiques – l’OFCE - s’est engagée à l’exiger des contributeurs à ses publications. La qualité du débat ne pourrait qu’y gagner.  Mais l’essentiel est d’assurer un véritable pluralisme de l’expertise. Les économistes de banque, ou liés aux banques, pèsent aujourd’hui d’un poids trop important dans le discours public sur l’économie.  L’existence de l’OFCE, créée à l’initiative de Raymond Barre, concourt au pluralisme. Certains chercheurs, à l’école d’économie de Paris, contribuent également au débat public. Ainsi que quelques think tanks, trop souvent financés par les grandes entreprises cependant.  Mais tout cela ne suffit pas. Il faudrait aller plus loin et multiplier les lieux où une parole experte et réellement indépendante puisse être produite. D’autant que la montée des financements privés, au sein de l’Université, fait craindre une concentration des recherches sur les sujets qui intéressent d’abord les entreprises. Ce souci de pluralisme est notamment défendu par l’Association française d’économie politique – l’AFEP -, récemment créée.
La responsabilité des médias
Enfin, les journalistes, et au-delà, le système médiatique, ont aussi leur part de responsabilité. Si la parole des experts a pris tant d’importance, c’est aussi que les journalistes se refusent, ou n’ont pas le temps, de travailler suffisamment les sujets pour se forger leur propre expertise. De fait, l’économie est un sujet technique, difficile. Du coup, ils tendent leur micro à l’expert de service et peu importe ce qu’il dit, du moment que c’est un bon client, qui fait clair et court. Mais les rédactions en chef ont aussi leur part de responsabilité : elles réduisent souvent l’économie à un sujet entreprise, voire placements, au lieu de la considérer comme un élément clé du débat politique qui justifierait qu’on y investisse des moyens significatifs. Qu’on y pense : le service économique de France Inter, excellente radio au demeurant, ne compte que cinq journalistes, alors que la rédaction d’Alternatives Economiques en rassemble douze ! 
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