Chronique – Juste un mot par Didier Pourquery

08/09/04/2012  © Le Monde

Inaudible

Comment ? Que dites-vous ? Désolé, mais sur cette question, cher candidat(e), vous êtes inaudible. Moi, l’électeur-zappeur branché sur mon robinet TNT à info continue je vais vite passer à autre chose, de plus audible. Quelque chose qui me fasse tendre ou dresser l’oreille.
La sécurité, les immigrés, les riches, les djihadistes, les profs, ça, c’est audible.
La crise de l’euro ? Comment ? Que dites-vous ? L’endettement, la rigueur budgétaire ? Quoi ? Je ne vous entends plus, là.
Voilà : les propos des candidats se divisent en deux catégories, les audibles et les inaudibles. J’y pensais la semaine dernière en lisant dans Les Inrocks :  » Sur l’islam, la gauche est inaudible. «  J’avais lu la semaine précédente, dans un blog, cette apostrophe :  » Votre discours, monsieur Bayrou, est inaudible et incompréhensible pour la majorité des Français. « 
Et dans une analyse du Nouvel Obs :  » Sarkozy, qui fut en 2007 le candidat du pouvoir d’achat, est aujourd’hui inaudible sur le sujet.  » (Pour information, nous autres, au Monde, utilisons aussi ce mot ; avec parcimonie cependant : 32 fois dans des titres ou sous-titres d’article depuis 1995.)
Pourquoi un candidat est-il audible ou inaudible ? Plusieurs hypothèses.
Parce qu’il n’a rien à dire (ou ne veut rien dire), qu’il n’a murmuré sur un sujet que de vagues propos sibyllins, archi prudents, transparents, banals, qui ne veulent fâcher personne. Il a marmonné quelques copeaux de langue de bois dans sa barbe (c’est une image) en espérant que personne ne le relancera là-dessus.
Ou bien parce que le candidat est à contretemps ; tout le monde parle d’autre chose et les discours concurrents couvrent le sien. Bayrou en Corse dissertant sur la régionalisation quand les autres s’étripent sur la sécurité n’est pas audible. Et, même si on lui tend le micro, il n’est plus dans la  » séquence  » (voir ce mot). Pensez, en plus il veut parler de serrage de vis des comptes publics !
Autre hypothèse : le candidat parle, mais on ne comprend rien de ce qu’il dit. Il parle la langue d’une autre planète (Cheminade) ou une langue ancienne (Artaud). La musique peut être plaisante à entendre, mais les mots ne parviennent pas jusqu’au cerveau.
A l’inverse, donc, un candidat est audible quand il réagit fort à un bon gros fait divers… ou qu’il profère des phrases originales (Mélenchon)… ou surprenantes : Hollande à Mayotte, le 31 mars, disant à propos de Sarkozy :  » Maintenant on va le taper. «  Ça n’apporte pas grand-chose mais c’est audible.
Reconnaissons-le, le concept même de candidat audible ou inaudible évoque surtout l’image d’un électeur auditeur passif, un peu dur d’oreille certes, distrait par de multiples autres bruits, mais qui attend surtout qu’on lui parle bien fort dans sa télé.
Pas de problème de discours inaudible en revanche pour ceux qui lisent la presse ! Il suffit d’ouvrir un journal pour s’informer et soudain, miracle, le mot même d’inaudible devient caduc. M’entendez-vous

 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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