« Maison de l’histoire de France, enquête critique » : passe d’armes entre ses promoteurs et un groupe d’historiens qui dénoncent, entre autres, un calendrier opportun

 Nouvel Obs  17-04-2012 à 14h38   Par Audrey Salor Journaliste 

 « La Maison de l’histoire de France est imposée en période électorale »

 Dans un ouvrage critique à l’égard du projet de musée voulu par Sarkozy, deux historiens dénoncent, entre autres, un calendrier opportun. 
L’Hôtel de Soubise, qui abrite les Archives nationales à Paris. (PATRICK KOVARIK / AFP)
Né au lendemain de l’élection présidentielle de 2007, le projet d’une Maison de l’histoire de France, musée d’histoire nationale et grand projet culturel de Nicolas Sarkozy, devrait voir le jour en 2015. Mais il fait l’objet, depuis l’annonce de sa création, d’une passe d’armes entre ses promoteurs et un groupe d’historiens. Origine politicienne, propos orientés, absence de concertation avec le monde de la recherche, installation sur le site parisien des Archives nationales imposé… les détracteurs de la Maison de l’histoire de France multiplient les arguments contre l’institution voulue par le chef de l’Etat sortant. 
Les historiens Isabelle Backouche et Vincent Duclert, maîtresse de conférences et professeur agrégé à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, publient « Maison de l’histoire de France, enquête critique » (*1). Interview
 Vous pointez du doigt une accélération de la concrétisation de la Maison de l’histoire de France, calquée selon vous sur le calendrier électoral…
– Vincent Duclert : Le projet de la Maison de l’histoire de France a été très fortement politisé par l’équipe sortante, beaucoup plus qu’aurait dû l’être un projet présidentiel dont nous ne contestons pas la légitimité, ni celle d’un musée d’histoire de France d’ailleurs. Aujourd’hui, alors que le projet souffre toujours de cette politisation, d’une définition scientifique instable, des conditions autoritaires de son lancement, de la brutalisation des Archives nationales, il s’agit, à marche forcée, de l’imposer au pays dans une période électorale clé. Cela pose un problème grave. Il faut au contraire laisser le temps au temps et accorder à l’histoire le temps de la réflexion. 
Qu’attendez-vous d’une éventuelle alternance en mai ?
– Vincent Duclert : Précisément cela. Que le nouveau président, avec son gouvernement et le Parlement, créent les conditions d’une réflexion approfondie sur ce qu’est un musée d’histoire nationale. Pourquoi la France n’en possède-t-elle pas (ou plus) ? Quelle histoire présenter et vulgariser ? Quelles pratiques de travail inventer avec les historiens, les conservateurs, les publics – et pas seulement à l’échelle nationale mais au moins à l’échelle européenne ? Il faut prendre de la hauteur, ne pas craindre le dialogue. C’est, nous l’espérons, le choix que feront François Hollande et son futur gouvernement en cas de victoire. Le candidat socialiste a d’ailleurs déclaré dans « Le Rêve français » (*2) que la Maison de l’histoire de France n’était pas « à la hauteur des grandes initiatives culturelles françaises » et qu’il faudra trouver « demain les voies d’un musée d’histoire ».
Selon vous, les experts réunis dans le Comité d’orientation scientifique du projet ont été pris en otage afin de lui garantir une crédibilité de façade. Pourquoi remettre en cause à ce point leur indépendance ? Seriez-vous prêt à prendre part à ce Comité pour y plaider les causes que vous défendez ?
– Isabelle Backouche : Nous avons, dans notre Enquête critique, mis en évidence les moments où ce Comité a été mis devant le fait accompli de décisions pour lesquelles il aurait pourtant dû être consulté. Nous nous interrogeons également sur la possibilité de travailler, comme les membres du Comité d’orientation scientifique l’ont fait, en faisant abstraction des contextes politiques et administratifs extrêmement pesants.
Notre ouvrage rappelle aussi que nous avons, à plusieurs reprises, tenté de dialoguer avec les membres de ce Comité. Cela n’a pu se faire qu’à une seule occasion. Jamais nous n’avons été invités à en faire partie, peut-être parce que nous voulions aussi questionner l’objet même du projet. Nous en revenons à ce que nous espérons avec l’alternance : la création d’une commission élargie, indépendante. Là pourra se nouer, plus qu’un dialogue salutaire, un travail commun.
Vincent Duclert : Nous ne remettons pas en cause la volonté d’indépendance des membres du Comité, nous soulignons simplement, en historiens du politique, que celui-ci n’a pas bénéficié des conditions de cette indépendance souhaitée. La phase de consolidation de la Maison de l’histoire de France – avec le décret de création d’un établissement public et la nomination d’une personnalité renommée à sa tête, Maryvonne de Saint-Pulgent – ne lui a pas donné un rôle accru.
Vous critiquez le recours constant à la « communication » des promoteurs de la Maison de l’histoire de France. Or, n’est-il pas nécessaire d’y faire appel un minimum, dès lors qu’il s’agit de vulgariser l’histoire, et de faire connaître une institution dans laquelle des sommes importantes ont été investies ?
Isabelle Backouche : Bien sûr. Mais cette communication a écrasé le contenu scientifique, qui est prioritaire. Nous sommes bien placés pour le savoir, ayant enseigné au musée de l’histoire de France des Archives nationales.
Vous affirmez qu’il aurait été appréciable que le budget allégué au projet soit plutôt attribué à la recherche. Un musée d’histoire ne peut-il pas contribuer à mieux faire comprendre le rôle et les travaux des chercheurs ?
– Isabelle Backouche : La situation de la recherche en sciences sociales et humaines est préoccupante : beaucoup d’étudiants se détournent de ces filières. Les universités, les laboratoires, sont les mieux placés pour soutenir la recherche. L’argument que la Maison de l’histoire de France le fera pose problème en cela. En revanche, qu’elle fasse connaître le rôle et les travaux des chercheurs, bien sûr, mais de nombreuses institutions le font déjà à travers de remarquables expositions, à la BNF, à la BDIC, au musée de l’Armée… Quelle nouveauté finalement ?
Propos recueillis par Audrey Salor – Le Nouvel Observateur
(*1 ) Privat, août 2011
(*2) Fondation Jean Jaurès, avril 2012 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Culture, Débats Idées Points de vue, Politique, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.