« L’Antimanuel de guérilla politique » : ouvrage collectif dénonçant la contamination verbale de la droite en politique

 Nouvel Obs 28/04/2012 Par Mathieu Molard  journaliste multimédia

 « Le vocabulaire de la droite a contaminé la classe politique »

Jean-Laurent Lastelle, co-auteur de « L’Antimanuel de guérilla politique », décrypte pour nous le vocabulaire de la campagne.
 Dans un ouvrage collectif, publié le 15 Mars 2012, l’association « L’Assaut » qui regroupe des membres des différents partis de gauche, propose un petit précis de lutte contre les mots de la droite. De concret à légitime, de pragmatisme à tabous, « L’Antimanuel de guérilla politique » montre et démonte cette « novlang managériale », vocabulaire de la droite devenu « frauduleusement le vocabulaire commun de la classe politique ». Retour sur la campagne avec Jean-Laurent Lastelle, membre du Parti socialiste, président de l’association « L’Assaut », et directeur de l’ouvrage.
Dans votre livre vous dénoncez l’invasion d’un vocabulaire de droite dans l’ensemble des discours politiques. Est-ce que cette campagne a été l’aboutissement de ce glissement?
– On pourra bien sûr aller encore plus loin. Mais c’est certain que cette dérive commencée chez les démocrates américains, puis en France à partir de 1983 dans la gauche rocardienne et progressivement dans presque tout le parti socialiste a atteint un niveau très important dans cette campagne.
On a vu le langage managérial utilisé aussi bien par la droite, que par certains candidats de gauche ou des journalistes. J’ai notamment beaucoup ri quand Philippe Poutou a repris le journaliste François Lenglet pour lui rappeler qu’on ne parle pas de « charges sociales » mais de « cotisations ». Au sein du Parti socialiste, le choix de Manuel Valls comme porte-parole incarne cette ligne. Comme la droite, il parle de « flexibilité », de « compétitivité » ou des impôts comme des « charges ».
François Hollande lui-même a-t-il été « contaminé »?
– Bien sûr ! La thèse des impôts et cotisations qui freineraient la compétitivité des entreprises a été totalement reprise et validée par le candidat socialiste. La gauche ne doit jamais oublier de rappeler que les impôts sont une chance: ils permettent de lutter contre les inégalités. Ce n’est pas le seul terme qu’il a en commun avec la droite: la bourgeoisie s’appelle maintenant « classe moyenne ». Le discours sur la dette est lui aussi terrible. Pour y mettre fin, on justifie toutes les mesures d’austérité.
Comment expliquez-vous ce glissement sémantique au parti socialiste?
– Cette évolution cache en réalité un grand vide. Un pouvoir de gauche, porté par un vocabulaire de gauche demande de peser fortement sur des grands leviers structurels ce qui demande beaucoup de courage politique. Le problème, c’est qu’à accepter ce vocabulaire, voire à le véhiculer, la gauche prépare le terrain aux mesures « légitimes », c’est-à-dire libérales comme les réductions de salaires, la mise en concurrence des services publiques…
Mais est-ce que ce vocabulaire consensuel ne permet pas à François Hollande de rassembler au-delà des clivages gauche-droite?
– Je ne crois pas. François Hollande gagne surtout grâce à la répulsion qu’inspire Nicolas Sarkozy. Cela s’est passé ainsi ailleurs en Europe : un candidat gagne avec un programme flou mais sur un rejet de la droite. Il suscite un espoir qui est souvent très vite déçu. En réaction, les électeurs se tournent vers l’extrême-droite.
Donc pour vous le PS porterait une part de responsabilité dans la montée du vote FN ?
– Toute la classe politique porte sa part de responsabilité. Aujourd’hui, le Parti socialiste est incapable d’exprimer une politique d’espoir. Nous voulons une victoire du PS mais nous espérons qu’il y aura assez de militants attachés, comme nous, aux fondamentaux de gauche pour infléchir la politique et le vocabulaire du Parti socialiste et de François Hollande.
Dans cette campagne on a vu le vocabulaire de l’extrême droite gagner du terrain dans toute la classe politique. Avec en même temps une extrême droite reprenant certains mots de la gauche. Comment expliquez-vous cela?
Marine Le Pen utilise un vocabulaire et certaines idées de gauche pour récupérer les classes populaires. La reprise des théories protectionnistes en est l’exemple le plus parlant. Ce n’est pas une méthode nouvelle, tous les partis fascistes l’ont fait.
Quant à la droite qui se rapproche de l’extrême droite, ce n’est pas nouveau non plus. La droite dite républicaine a toujours su intégrer les anciens « d’Occident » (mouvement d’extrême-droite dans les années 1960, ndlr) et du « GUD » (Groupe union défense, organisation étudiante d’extrême droite, ndlr). Simplement, il semble que la droite va franchir une nouvelle étape. Comme en Italie on se dirige, à terme vers une coalition. Chacun fait sa part du chemin. La droite, notamment par la voix de Nicolas Sarkozy valide le vocabulaire de l’extrême droite. De leur côté, les cadres du FN lissent leurs discours. Et, comme en Italie, le rapprochement passera par un changement de nom. Encore une fois, les mots préparent le terrain aux actes.
 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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