France – La consternante régression du président sortant : Nicolas Sarkozy franchit un dangereux Rubicon.

 Nouvel Obs – 1er mai 2012 Par Laurent Joffrin

 Immigration : Nicolas Sarkozy a franchi un dangereux Rubicon

 Le clip de campagne du second tour du président-candidat est entièrement consacré à l’immigration et aux frontières. Consternante régression.
Lapidaires, fugaces, les clips de campagne diffusés à la télévision ont néanmoins un grand mérite. Ils obligent les candidats à choisir l’idée à laquelle ils tiennent avant tout, celle qui doit à leurs yeux résumer leur entreprise politique. On croit se trouver devant un simple exercice de communication ; la brièveté du message sert au contraire de révélateur : le clip, c’est l’homme.
Les deux finalistes de la présidentielle viennent ainsi de délivrer leur message ultime sous la forme d’un film ultra-court que les télévisions publiques diffuseront en boucle à l’heure des JT (voir vidéos ci-dessous).
 Celui de François Hollande, classique et clair, ne surprendra pas pour un candidat de gauche. Il est entièrement consacré à l’idée de justice sociale dans une France trop inégale. Le thème du redressement dans la justice, qui sous-tend la campagne Hollande depuis le début, qu’on retrouve dans la plupart des mesures de son programme, est ainsi une nouvelle fois répété en fin de parcours, enchâssé dans les valeurs de la République.
Celui de Nicolas Sarkozy, au contraire, marque par sa singularité : il est entièrement consacré à l’immigration et à la restauration des frontières françaises. Par ce choix tactique, évidemment destiné à rallier les voix du Front national, le président sortant ne se livre pas seulement à une manœuvre un peu grossière ; il entraîne le corps politique français dans une consternante régression.
Absurde rhétorique
Non que l’immigration soit un problème mineur ou inexistant. La régulation des flux migratoires pose des problèmes pratiques et moraux très complexes ; l’intégration des étrangers présents en France et de leurs enfants, souvent concentrés dans des quartiers très pauvres, n’a rien d’une sinécure. Elle donne lieu à de grandes souffrances au sein de la population immigrée et à des difficultés de cohabitation avec les habitants antérieurement présents (qui sont souvent eux-mêmes des enfants d’immigrés d’autres générations) qu’il serait absurde de minimiser, surtout quand on n’habite pas dans les quartiers en question.
 La plus grande partie de la gauche, d’ailleurs, a cessé de porter sur cette brûlante question le regard candide ou embarrassé qui fut longtemps le sien. Elle propose une politique de régulation des flux qui n’a rien d’angélique. François Hollande a même innové dans ce domaine en déclarant qu’en temps de crise, il fallait réduire l’immigration économique. Il est sans doute le premier responsable de la gauche à le dire aussi clairement, quitte à heurter certains électeurs de la gauche de la gauche ou des écologistes, partisans d’une large ouverture à l’immigration.
En faisant de l’antienne du FN le seul axe de son message de fin de campagne, Nicolas Sarkozy franchit un dangereux Rubicon. Ainsi la présence en France des étrangers, qui forment quelque 8% de la population, devient-elle pour le président sortant le problème central de la France du 21ème siècle, avant la crise financière, le chômage de masse, la pauvreté, la santé économique du pays, la désindustrialisation ou encore l’insécurité. Etrange hiérarchie pour un candidat républicain. A moins que Nicolas Sarkozy ne suggère, comme le dit explicitement Marine Le Pen, que l’immigration soit à l’origine d’une grande partie des autres problèmes. Les déficits, la dette, le chômage, la faiblesse du pouvoir d’achat ou l’insécurité, tout cela, c’est la faute aux étrangers. Absurde rhétorique du bouc émissaire.
L’immigration : ni un handicap ni un atout particulier
C’est oublier des réalités incontournables, qu’on a un peu honte de devoir rappeler au leader de cette droite qui s’intitule encore républicaine mais qui a décidé, par un coup de force électoral, de se confondre avec l’extrême-droite xénophobe. Le flux d’entrée des étrangers en France est de quelque 180 000 personnes par an, soit 0,3% de la population totale. La moyenne européenne se situe à 0,6%. Ainsi le nombre total d’immigrés n’est pas le vrai problème, mais bien leur concentration dans certains quartiers et leurs difficultés d’intégration. Ces difficultés, d’ailleurs touchent autant, sinon plus, leurs enfants, qui bénéficient, eux, de la nationalité française…
Et si l’immigration est le principal problème de la France, si son coût est trop élevé et si elle handicape l’économie nationale autant qu’on le dit, les pays sans immigration devraient par définition se porter mieux que les autres. Or, quels sont en Europe les pays où l’immigration est la plus basse, quelles sont des nations bénies où ce mal est inconnu ou, du moins, plus limité qu’ailleurs ? Les chiffres sont sans appel : ce sont la Grèce et l’Irlande. Pour des raisons diverses, ces deux pays accueillent traditionnellement peu d’étrangers. Pourtant ce sont les deux pays les plus malades du continent sur le plan économique et social.
 L’immigration, en fait, n’est ni un handicap ni un atout particulier, et tous les spécialistes sérieux s’accordent à dire qu’elle joue un rôle plutôt neutre en économie. Elle a ses avantages et ses inconvénients, comme beaucoup de choses en ce bas monde…
Un mensonge et une honte
C’est donc à la fois un mensonge et une honte que de désigner les étrangers comme le principal problème dont souffrirait la France. C’est pourtant ce que fait le président de la République en exaltant le rôle bénéfique des frontières, qui faudrait rétablir et en promettant une renégociation des accords de Schengen. « Il y a trop d’immigrés en France », dit-il. Ce faisant, il se jette dans un piège politique mortel. S’il y a trop d’étrangers en France, la simple logique conduit à en réduire le nombre. Et donc à commencer par cesser d’en faire venir, c’est-à-dire, comme le propose Marine Le Pen, à ramener les flux d’entrée à zéro.
Pour arriver à ce résultat, il faut supprimer l’immigration légale, y compris celle des étudiants. Il faut rompre avec les traités européens sur le regroupement familial. Il faut supprimer le droit d’asile consacré dans les chartes internationales. Il faut en parallèle déployer une intense activité policière pour faire cesser totalement l’immigration clandestine. Toutes choses impossibles, à moins d’isoler la France des nations, d’instaurer des frontières hermétiquement closes vers l’extérieur et un Etat policier à l’intérieur. Ce que la droite républicaine, à moins de passer avec armes et bagages au FN, ne fera pas.
Ainsi les électeurs du FN qui auront voté pour Nicolas Sarkozy sur cette base se sentiront une nouvelle fois floués, comme ils l’ont été en 2007 par un candidat qui emprunte leur rhétorique mais qui ne peut, pas plus qu’un autre, mettre en œuvre la politique promise ou suggérée. Nicolas Sarkozy invente ainsi une nouvelle figure politique, l’une des plus dangereuses qu’ait connue notre pays : la démagogie xénophobe, qui impute le mal français aux étrangers et, du coup se trouve bien en peine de le soigner.
Voilà ce qu’on trouve dans le clip de campagne de celui qui devrait être le président de tous les citoyens, garant de la paix civile et de l’avenir du pays.
François Hollande : le clip de campagne du… par LeNouvelObservateur
Nicolas Sarkozy : le clip de campagne du second… par LeNouvelObservateur
Laurent Joffrin  Directeur du Nouvel Observateur 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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