Les enquêtes d’entre-deux tours – Made in Normandy : Tinchebray

Rue 89 04/05/2012 Mathieu Deslandes | Journaliste
Un village passe de Sarkozy à Hollande : « C’est pas la vraie gauche, ça va aller »
Dans ce village normand, les électeurs conservateurs n’avoueront jamais qu’ils ont voté Hollande. Mais, au fond, ils le trouvent assez rassurant.
Tinchebray (Mathieu Deslandes/Rue89)
(De Tinchebray) Je pourrais vous décrire la douceur du bocage et le son du ruisseau, les taches des vaches et le goût du cidre, l’emplacement des maisons à vendre, les numéros de téléphone à huit chiffres sur les panneaux publicitaires, la dégaine des petits jeunes et la trogne des petits vieux. Ce serait très mignon, mais je ne suis pas venu à Tinchebray pour vous écrire une carte postale.
Je suis venu tenter de comprendre comment une commune promise à la droite pour l’éternité s’est débrouillée pour mettre Hollande en tête au premier tour de la présidentielle : 29% des voix, devant Sarkozy (27,7%), Le Pen (16,4%), Bayrou (10,8%) et Mélenchon (9,5%).
Au début, ils ont cru que c’était une blague, les Tinchebrayens. Ils m’ont expliqué qu’au fin fond de l’Orne, on était moins loquace qu’en Corse un lendemain de vendetta. Je vous épargne les perrons remontés quatre à quatre, les tondeuses rallumées précipitamment et même quelques cas de surdité subite : quand le Bas-Normand n’est pas causant, il ne fait pas semblant.
Jouer les bouseux aux prises avec la neige pour TF1 les jours de grand froid, ils veulent bien. Mais plutôt crever que parler politique. Parce que parler politique, c’est déjà en faire, or ici, « on fait pas de politique ».
« Les Bouygues et les Machin »
J’ai fini par comprendre qu’ils se vantaient un peu.
Ce qui leur pose problème, ce n’est pas de parler politique ; c’est de parler politique entre eux. Entre voisins. Entre époux.
Avec un journaliste venu de Paris « par le tortillard, en plus ! », c’est différent. A l’abri du regard des autres villageois, c’est un peu comme à confesse.
On peut se lâcher. Expliquer qu’on connaît « des gens qui pensent que » puis admettre qu’on parle de soi. Dire qu’on en a « plein le dos » de ce « Sarko » qui ne « pense qu’à son portefeuille » et « vient racoler les voix des petites gens » tous les cinq ans alors qu’il n’en a que « pour ses grands amis », « les Bouygues et les Machin ».

 Entrée de Tinchebray (Mathieu Deslandes/Rue89)
Un dictionnaire des injures serait un assez fidèle reflet de ce que j’ai entendu. En général, la conversation se poursuivait ainsi : « Donc vous avez voté Hollande ?
– Ah ça, j’vous dirai pas. Moi j’fais pas de politique. »
Running gag. Encore quelques minutes de persuasion. Puis l’aveu : « J’ai voté Le Pen. Et j’ai pas peur de le dire. »
« Dire qu’on vote Le Pen, ça fait bien »
Le Pen. Le Pen. Le Pen. Parce que la « capitale de la quincaillerie » n’est plus que l’ombre d’elle-même. Parce qu’on leur a « construit une cyberbase pour une ville de 200 000 habitants [une trentaine d’ordinateurs, ndlr] au lieu de fleurir » la commune. Parce que des « cas sociaux » qui « touchent de l’argent sans travailler » se sont installés au village.
A les entendre, ils ont tous voté Le Pen. Je commençais à douter de la fiabilité du dépouillement lorsque j’ai rencontré un type en bleu de travail, avec sa bouille de héros de téléfilm et une énorme miche de pain sous le bras : « Tu crois quand même pas qu’ils te disent la vérité ? Dire qu’on vote Le Pen, ça évite de donner un indice sur ce qu’on va faire dimanche prochain. Et puis ça fait bien. »
Dans cette campagne normande, le bulletin FN est désormais le plus consensuel.
« On aura notre retraite à 60 ans »
Parmi ces électeurs revendiqués de Marine Le Pen, « Vous avez un paquet de gens de droite qui ont voté Hollande », assure un commerçant. « Mais en racontant qu’ils ont voté Le Pen, ils ont moins l’impression d’avoir trahi leur camp. »
A force de me voir faire le tour du bourg et des hameaux « en campagne », quelques Tinchebrayens ont fini par se mettre à table – « mais sans faire de politique, hein ».
 J’ai promis de ne rien répéter aux voisins, de ne pas « ragoter sur le journal », croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer. Et ils m’ont expliqué pourquoi, au-delà du rejet de Sarkozy, ils avaient choisi « François ».
Quelques unes de ses promesses ont fait la différence : « Avec un peu de chance, si Hollande passe, on aura notre retraite à 60 ans. »
« Il n’y a plus de travail pour nos enfants et nos petits-enfants. Lui il veut s’occuper des jeunes. »
« Il dit qu’il faut changer. Il a raison. »
« C’est pas la vraie gauche. Ça va aller »
Mais c’est davantage son attitude qui a plu par ici : « Pour être Président, il faut être calme. Il faut réfléchir avant de donner un coup de poing sur la table. »
« Sarkozy changeait d’avis tout le temps. Lui, il change pas tous les quatre matins. »
« Il est plus calme que Ségolène. Il est pépère. » (Variante : « Hollande, c’est pas Ségolène. »)
« Sur les affiches, il nous regarde en face. L’autre, il ose pas regarder son peuple. C’est un détail révélateur. »
« Avant, on était en ville [un gros bourg des environs, ndlr]. On ne se croyait plus en France, les gens vivent n’importe comment là-bas. Sarkozy, on avait l’impression qu’il était comme eux. Hollande, il est pas tout le temps à parler à des Américains, je me dis qu’il est plus comme nous. »
Surtout, si Hollande rassure ces électeurs-là, c’est parce qu’il ne correspond pas à l’image qu’ils se sont toujours fait de la gauche : « Il fait moins peur que l’ancienne gauche. »
« Hollande, je l’ai écouté à la télé. C’est pas la vraie gauche. Ça va aller. »
Vu d’ici, le hollandisme est (aussi) un conservatisme.
« Sur les affiches, #Hollande nous regarde en face. L’autre, il ose pas regarder son peuple. C’est un détail révélateur » t.co/GvaBGnOu 12:40 PM May

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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