« Si François Hollande s’est donné tous les moyens de gagner cette élection, Nicolas Sarkozy aura tout fait pour la perdre »

 Par Gérard Courtois Le Monde
François Hollande ou l’anti-héros, pour trois raisons !
Quelle histoire ! », avait lâché François Mitterrand, le 10 mai 1981, lorsqu’il eut confirmation de son élection à la présidence de la République. François Hollande pourra reprendre le mot à son compte s’il l’emporte, à son tour, le 6 mai.
Quelle histoire, en effet ! Il y a un an, presque jour pour jour, le 27 avril 2011, le candidat socialiste réunissait son premier meeting de campagne. Dans le théâtre de Clichy-la-Garenne, en banlieue parisienne, le décor était minimaliste, l’organisation artisanale, le slogan encore tâtonnant (« La France en avant »). Mais le cap était déjà fixé. L’élection présidentielle, avait-il lancé à quelques centaines de supporteurs, sera « une course d’obstacles, un long chemin. Ce chemin commence aujourd’hui ».
De fait, tous les thèmes de celui qui n’était encore que candidat à la candidature ont été posés ce jour-là. La « crise morale du pays », miné par « le doute, la défiance, les divisions » et « l’arrogance des puissants ». L’échec du président sortant qui « avait tant promis et aura si peu tenu ». Le risque de voir la droite « converger » avec l’extrême droite, à coups de « surenchères »… Ce n’était pas mal vu.
Quant aux solutions, elles n’ont pas varié. « Renouer avec le rêve français », qui n’est autre que « la promesse républicaine ». Engager l’effort nécessaire pour redresser les finances publiques, à condition que cela passe par la « justice fiscale ». Sans oublier le pacte productif, le contrat de génération, la République exemplaire, enfin le « président normal » qu’il entendait incarner et définissait ainsi : « Tenir son cap, garder ses nerfs, éviter foucades et caprices ; voir loin et tenir bon plutôt que parler fort et céder vite. »
« Quand la gauche rencontre la France, elle rencontre la victoire », avait conclu François Hollande, il y a un an. La formule a été répétée, mot pour mot, dimanche 29 avril à Paris, au Palais omnisports de Bercy, devant quelque 20 000 partisans enthousiastes.
Ce rappel est diablement instructif. Tout a changé, en effet, depuis douze mois : l’outsider est devenu le favori ; le « capitaine de pédalo » (dixit Jean-Luc Mélenchon) a remporté haut la main la primaire socialiste ; le candidat que Nicolas Sarkozy jugeait « nul » a réuni plus de 10 millions de voix au soir du premier tour et devancé le président sortant ; et celui que bon nombre de ses amis socialistes jugeaient trop « mou » ou trop « flou » pour endosser le costume présidentiel est désormais à quelques jours d’une victoire annoncée, sinon acquise.
Tout a changé, donc. Sauf lui, qui n’a pas dévié d’un pas du chemin qu’il s’était tracé ni de l’analyse faite, de longue date, de la situation et des attentes du pays. C’est ce qui a fait sa force.
Le pari n’était pas gagné. L’élection présidentielle, en effet, n’est supposée s’offrir qu’à des candidats dotés de qualités remarquables, exceptionnelles même, dont le candidat socialiste n’a pas fait étalage. Elle requiert, en principe, une ambition hors du commun, sacrifiant tout à cet unique objectif. François Hollande n’en manque évidemment pas, mais, comme il le dit lui-même, il n’a pas « l’obsession du pouvoir pour le pouvoir » ; pis, son indéniable sens de l’humour témoigne plutôt d’un détachement qui aurait pu, ou dû, être rédhibitoire.
Cette élection suppose également une solide expérience des affaires de l’Etat. Ses adversaires n’ont pas manqué de brocarder la minceur de ses états de service en la matière, quand bien même il connaît la France mieux que beaucoup, pour l’avoir sillonnée depuis trente ans, dont onze à la tête du Parti socialiste. Elle réclame enfin, en théorie, un charisme de nature à séduire la France, à faire rêver les Français, à les persuader que « tout est possible » ou que l’on peut « changer la vie »… Or le candidat socialiste n’a cessé de mettre en garde contre ces euphories fugaces et ces utopies sans lendemain, pour leur préférer « un espoir calme et lucide ».
Depuis quarante ans, l’on avait connu deux cas de figure : le jeune guerrier audacieux et impétueux (Giscard d’Estaing et Sarkozy) ou le vieux guerrier revenu de toutes les défaites pour l’emporter enfin (Mitterrand et Chirac). François Hollande incarne une figure inédite : celle de l’anti-héros. Le risque était de décevoir, cela a fini par convaincre.
Pour trois raisons. La première tient au caractère de l’homme, resté de bout en bout fidèle à lui-même, sans chercher à forcer sa nature. « Je ne m’exhibe pas, ce que vous voyez ici, c’est ce que je suis », avait-il lancé au Bourget, le 22 janvier. A Bercy, dimanche, il a à nouveau souligné cette cohérence, sans craindre d’anticiper sur sa victoire : « La campagne que j’ai voulu mener doit ressembler à la prochaine présidence, volontaire, digne, rassembleuse. »
La deuxième raison a été souvent résumée, d’une drôle de formule, par le candidat socialiste, depuis qu’il s’est engagé dans l’aventure : « Je corresponds à un moment. » Un moment caractérisé par le désenchantement à l’égard de la politique, de ses impuissances ou de ses cynismes. Et surplombé par la crise économique dont les Français ont bien compris qu’elle laisse peu de marge de manoeuvre aux gouvernants et appelle plus de prudence et de ténacité que de flamboyance et de moulinets.
L’ultime raison, enfin, tient moins à M. Hollande qu’à son adversaire : le président sortant lui a considérablement facilité la tâche. Bien sûr, parce qu’il souffre d’une image très dégradée dans le pays et d’un désir d’alternance qui a balayé tous les gouvernements sortants en Europe depuis trois ans.
Mais surtout parce qu’il a mené une campagne qui a valorisé, en tous points, celle du candidat socialiste. Plus Nicolas Sarkozy s’est posé en challengeur contre le favori socialiste, plus il a consolidé la position de ce dernier, jusqu’à lui permettre, la semaine passée, de tenir une conférence de presse déjà très présidentielle. Plus le président sortant a multiplié les attaques et laissé libre cours à son agressivité, plus il a mis en valeur le calme et la solidité de son adversaire. Plus il a cherché à « cliver », comme il dit, plus il a perdu en crédibilité et en capacité de rassembler. Plus il a tenté de « draguer » les électeurs du Front national, plus il a libéré l’espace du centre, où se gagne, au bout du compte, l’élection présidentielle. Cruels contrastes !
Bref, si François Hollande s’est donné tous les moyens de gagner cette élection, Nicolas Sarkozy aura tout fait pour la perdre.
LE MONDE | édition du  02.05.2012  courtois@lemonde.fr

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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