Neuf-Quinze – Un lendemain normal … ou presque

09h15 – Se réveiller normalement dans un pays normal. Constater par la fenêtre que le temps est normalement gris. Ecouter aux radios les voix habituelles poser des questions normales. Prendre acte, en soi, non pas vraiment de la joie attendue, mais plutôt d’une étrange tranquillité. Comprendre qu’on n’aura pas à craindre, aujourd’hui, une provocation, une rodomontade, une injure. Se demander où est passée la monstruosité, le monstrueux carnaval. Déjà les chars bariolés, remisés dans un coin, se délavent sous la pluie. Morano, Besson, Guéant: et si on avait rêvé ? Constater qu’au fond, on s’en moque déjà.
Que surnage-t-il des souvenirs de la veille ? L’obscénité normale de la télé majoritaire, cet essaim de motos autour du nouveau pouvoir, ce harcèlement de questions à chaque instant. Et puis cette fascination imbécile, éternelle, envers un prolongement affectif de ce nouveau pouvoir, une entité dénommée « Thomas Hollande ». Que ressent Thomas Hollande ? Thomas Hollande va-t-il rire ou pleurer ? Thomas Hollande, sur son portable, vient de recevoir un appel de « papa » (gros plan sur l’écran). Que se sont-ils dits ? Cette obscénité qui, en quelques jours, transformerait le garçon le plus sain d’esprit en Jean Sarkozy.
Il s’appelle Alexis Tsipras, c’est le chef du Syriza, le Front de gauche grec, depuis hier soir le deuxième parti en Grèce, devant le PASOK de Papandreou. Il est crédité de 50 sièges au nouveau parlement (contre 21 pour l’extrême-droite). Les deux partis favorables à l’austérité ne recueillent pas à eux deux la majorité absolue qui serait nécessaire pour constituer un gouvernement. Autant dire qu’on va entendre parler de lui. Vous a-t-on montré ce visage hier soir, au milieu des cotillons ? S’est-on demandé s’il a reçu un appel de papa ? Non. Pas d’inquiétude: c’est normal. L’Histoire continue. Elle ne s’est jamais arrêtée.
Daniel Schneidermann

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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