Dans le Gard, une pauvreté ordinaire est oubliée des politiques

 Mediapart 04 mai 2012 | Par Valentine OBERTI
De notre envoyée spéciale dans le Gard
« Les manifestations du désastre économique en milieu rural ont moins d’impact que quand le 93 s‘enflamme, parce qu’ici, on ne brûle pas de bagnoles ou de poubelles », résume Madjid Taïbi, derrière son comptoir. Serveur au bar le Chêne Vert, à Barjac (Gard), un peu plus de 3 000 habitants, cet Algérien, en France depuis 34 ans, entend bien des histoires de misère sociale et de détresse humaine.

Barjac, Gard© VO
 Ici, entre le bourg fait de vieilles maisons de pierre, le château et les remparts, la pauvreté se niche. Moins médiatique, plus silencieuse. Tellement peu visible que, quand les politiques en campagne électorale s’intéressent aux classes populaires, c’est le plus souvent en milieu urbain. Quand ils font un déplacement, c’est en banlieue dite « difficile ».
Pourtant, contrairement à une idée reçue, les ruraux sont « plus souvent pauvres » que les urbains, selon une expression de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), dans un rapport de septembre 2009 (télécharger sous l’onglet Prolonger). Selon l’Igas, en 2006, le taux de pauvreté monétaire moyen dans l’espace rural était de 13,7 % contre 11,3 % dans l’espace urbain. En outre, dans plus d’un tiers des départements de France métropolitaine, le taux de pauvreté dans la population rurale dépasse 19 %, notamment en Languedoc-Roussillon.
L’exode rural a laissé place à l’exode urbain. « La gentrification des villes fait que les gens viennent dans des culs-de-sac ruraux, explique Edouard Chaulet, maire communiste de Barjac et candidat aux législatives pour le Front de gauche. Nous avons beaucoup de familles paupérisées qui nous prennent notre temps et notre peine. La campagne est de plus en plus un lieu de refuge pour les gens pauvres. »
Dans le Gard, Marine Le Pen s’est imposée en tête du premier tour, avec 25,51 % des voix, un de ses meilleurs scores départementaux. Ici, le vote FN semble être un mélange entre rejet de l’immigré et préoccupations économiques et sociales. « Les gens justifient leur vote en parlant des “Arabes” qui viennent pour les aides sociales, rapporte Madjid Taïbi. Mais ils oublient que ces “Arabes” ont combattu aux côtés des Français contre le nazisme. » 
 (Voir la vidéo )
« De la bouche même d’un de mes clients, le plus gros problème des Français, c’est le pouvoir d’achat, l’emploi et le logement. La sécurité n’arrive qu’en quatrième position. Alors que le débat de l‘UMP s’oriente comme si les Français avaient tous du boulot, étaient très bien logés, et avaient un pouvoir d’achat exceptionnel », renchérit Madjid Taïbi.
Filippo Marasa, 50 ans : « On survit, on ne fait pas d’excès »
C’est en partie pour cette raison – un coût de la vie moindre – que Filippo Marasa s’est installé ici avec sa famille. À 30 ans, il était responsable du personnel dans une société de nettoyage industriel et des espaces verts, à Trappes, en région parisienne. Une cinquantaine de personnes à gérer, un bon salaire et une vie à 200 à l’heure.
Vingt ans plus tard, à presque 50 ans, la vie et ses accidents le clouent un peu à sa chaise. « Je suis en invalidité après avoir eu huit opérations et maintenant j’ai deux prothèses de genoux, explique-t-il. On m’a dit que je ne serai plus capable de travailler. » Au bourg, on l’appelle le Sicilien, rapport à ses origines. Il vit d’une pension d’arrêt maladie depuis près de deux ans et devrait basculer en invalidité ensuite.
Sa femme, Patricia, 34 ans, fait des petits boulots. Des heures de ménage ici, des gardes d’enfants là. Rien de mirobolant. Avec trois enfants à charge et moins de 1 500 euros par mois pour vivre, la famille se situe sous le seuil de pauvreté (fixé à à 2 003 euros pour un couple avec deux enfants). « On survit, on ne fait pas d’excès », dit simplement Filippo, en parcourant l’appartement des yeux, un quatre-pièces dans un H.L.M. situé en contrebas du centre-ville.
La décoration est soignée, mais elle masque mal les peintures défraîchies. Autour d’un café, Filippo parle du prix de l’essence. Il ne s’en remet pas : « Un euro cinquante le litre ! Vous vous rendez compte : dix francs ! » insiste-t-il. Filippo possède une voiture, achetée d’occasion, il y a déjà onze ans. Elle leur est indispensable pour se déplacer et emmener tous les dimanches soir leur grande, Cristina, 11 ans, en internat à Saint-Ambroix, à seize kilomètres. « Elle était trop difficile, on a demandé au juge de la placer. On a toujours la tutelle, mais on a demandé de l’aide, parce qu’on ne s’en sortait pas », confie-t-il. Les deux plus jeunes, Maria et Michelangelo, font une apparition pour embrasser leur père et vont se coucher.
Page 1 2 3 à suivre
Ce reportage a été effectué début avril. Toutes les personnes citées ont été rencontrées à cette occasion. Il a été mis à jour après le premier tour de la présidentielle et ses résultats.
Pour compléter cet article, lire également l’entretien avec le chercheur Sébastien Vignon sur les mondes ruraux. 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
Cet article, publié dans Economie, Social, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.