Neuf-Quinze – Le-Pen-Bleu marine : Ainsi s’incarne assez vite à Hénin-Beaumont le mot « banalisation »

neuf-quinze@arretsurimages.eu 23/05/2012
 A Hénin-Beaumont, banalisation au marché
09h15 – L’image est simple: un duel Le Pen-Mélenchon, dans une ville sinistrée du Pas-de-Calais, sur fond de PS gangrené par « les affaires ». Trop simple ? C’était l’occasion de tenter de passer « derrière l’image ». Suite de notre reportage. Le premier épisode est ici. (1)
 C’est au marché du mardi matin de Hénin-Beaumont qu’on l’a vraiment rencontrée, la banalisation du FN. C’est là qu’on l’a croisée, entre le stand de chaussures et le bazar aux bonnes affaires. Ce n’est pas difficile. Il suffit de regarder et entendre Steeve Briois, chaque mardi, y retrouver son public. Il est chez lui. Le marché tout entier est sa permanence de campagne. « On fait partie des meubles » résume un militant. Sourires, bises, complicités. Un Monsieur, en prenant un tract: « si je pouvais en prendre mille ! » Un autre a aperçu « Marine », la semaine dernière, « tu sais Steeve, à l’espace…euh…Mitterrand. » Tous deux lèvent les yeux au ciel. Quand le Front aura pris la mairie, l’espace François Mitterrand n’aura qu’à bien se tenir. Dans la cohue, le sympathisant n’a pas osé demander à « Marine » de dédicacer son livre. Il aimerait la voir tranquillement, l’avoir pour lui tout seul. Steeve comprend très bien. « Pas de problème, passe à la permanence, elle prendra du temps ». Et tout le monde: « elle est pas là, Marine ? » Non non, patience, elle revient jeudi soir.
 Une dame à vélo claque la bise à « Steeve ». C’est une employée municipale en retraite. Ex-femme de service d’une cantine scolaire, elle est encore traumatisée. « J’ai lu Rose maffia, le livre de Dalongeville (NDR, l’ancien maire socialiste, incarcéré en 2009). Je n’en ai pas dormi de la nuit ». Les cantines, sous l’ancien maire, c’était l’enfer. « On préparait les repas des enfants, et tout d’un coup il fallait s’interrompre pour faire des plateaux pour ces Messieurs ». Ces Messieurs ? « Oui, des réunions du PS. Il fallait leur préparer des salades de chou-fleur, du jambon, des éclairs. Et sur le compte de la caisse des Ecoles ». « Steeve » est déjà passé à un autre admirateur: un policier municipal, en uniforme. « Tu diras merci à Marine. Elle a parlé des rapatriés. Ca m’a touché ». Soupir, en regardant le visiteur: « Il a fallu que ce soit le FN qui me parle de mon père ! » Comme on va pour immortaliser la rencontre. « Vous prenez une photo ? Ah non. Je pourrais avoir des ennuis ». Des ennuis ? Avec la mairie ? « Rien ouvertement, mais ils m’embêteraient ». On peut s’attarder au marché avec « Steeve », au vu et au su de toute la ville, mais pas de photos. que craint-il ? A Hénin-Beaumont, « Steeve » n’a que des amis. Pas un regard mutuel, quand il croise des militants du Front de gauche, qui tractent cent mètres plus loin. A peine un sourire quand un sympathisant espère que « notre Marine nationale va couler le méchant con ». A peine une blague sur les militants du Front de gauche du bout du marché qui « sont sûrement déjà partis. On leur a montré la gare ». Lui reste.
Ainsi s’incarne assez vite à Hénin-Beaumont le mot « banalisation », lorsqu’on réalise avec surprise, tout bobo en Velib que l’on soit (2), qu’il est rigoureusement impossible d’éprouver de l’antipathie pour Steeve Briois, secrétaire général du FN, l’homme qui a ouvert à Marine Le Pen les portes de la ville. Après une petite heure de discussion avec lui, sur le marché puis au bistrot, on se touche, on se regarde, on se tâte: serait-on soi-même banalisé ? On vient d’être exposé au coeur du réacteur du nouveau lepénisme, on vient de passer une heure dans l’enceinte de confinement de la « dérive populiste de l’Europe occidentale », comme disent les journaux, et voilà: la « montée des extrêmes » a le visage de cet homme, qui s’est fait connaître et aimer de toute la ville en y vendant, naguère, des abonnements à Numéricâble.
On lui a posé des questions, il a répondu avec humilité, en cherchant le mot juste. On a souri. On a peut-être ri. On a joué le jeu habituel du reporter: créer de l’empathie, pour mettre l’interviewé en confiance. Comme si c’était un militant ordinaire, un syndicaliste, un chauffeur de taxi, une boulangère, un MoDem passé aux Verts, ou le contraire, bref comme si c’était n’importe qui.
On vient de parler une heure avec Steeve Briois, et son alter ego Bruno Bild, chef de cabinet de Marine Le Pen, on ne leur a même pas posé les questions qui fâchent, racisme, préférence nationale, Brasillach, tant ce serait incongru ici, sur le marché, entre chaussures et poireaux, tant on est certain aussi de connaître les réponses d’avance, et que l’on ne saura rien répondre à ces réponses. Comme si l’antilepénisme traditionnel était, ici, une langue étrangère. Racisme ? Quel racisme, quand « Steeve » claque la bise aux commerçants arabes comme aux autres ? On n’est pas le seul apparememnt contaminé. Deux confrères de Marianne, camarades d’immersion, croisent aussi à proximité, demandent un tuyau, s’éloignent. Et aussi un autre d’Envoyé Spécial. Il est en repérages pour un portrait du duo Briois-Bild. Il tâte le terrain. On sent que le portrait se fera. Pourquoi refuseraient-ils ?
Tout est si beau, tout roule si bien, le surf est si facile sur les turpitudes du PS, et sur la méchanceté de Mélenchon, qu’on n’a envie au fond de demander qu’une seule chose à Briois. Si la bande à « Marine », comme c’est possible, emporte la mairie en 2014, si lui, Steeve, le gars du pays, l’adoré, s’installe enfin dans le fauteuil des socialistes maudits, clientélistes et prévaricateurs, que fera-t-il de son pouvoir? Se glissera-t-il dans le moule, distribuant les faveurs et les CDD comme tracts au marché ? Ou bien sacrifiera-t-il sa facile popularité ? La réponse fuse. « On expliquera la vérité aux gens. On a fait un tract pour dire qu’il y avait trop d’employés municipaux » répond Briois, fier de ce gage de bonne gestion future. Comment est-il certain qu’ils résisteront mieux que les socialistes aux tentations du clientélisme ? « Les socialistes, eux, ici, ils n’ont jamais été dans l’opposition. Nous oui. On en a bavé. Et de toutes façons, vous pensez bien qu’on sera sous l’oeil de la chambre régionale des comptes, sous l’oeil de tout le monde. Ce sera une protection pour nous. » Réponse à tout. Pour l’instant.
Est-ce cela, la banalisation ? Depuis la mise en détention de Gérard Dalongeville, les frontistes ne sont plus les pestiférés des élus municipaux. « La chape de plomb qui pesait sur nous s’est effondrée d’un seul coup. Maintenant, quand je croise le député socialiste, il me tape sur l’épaule », raconte fièrement Bild. Mais ce n’est pas seulement cela. C’est bien davantage. Toute la ville a glissé au lepénisme, sans que personne ne s’en soit aperçu. Marie-Françoise, qui tient friterie place de l’église, s’est un jour rendu compte qu’un de ses habitués de toujours était lepéniste. Et un autre. Et un autre encore. Elle n’avait rien vu venir. Comme cette syndicaliste de Samsonite, à qui on a demandé rendez-vous pour évoquer le devenir politique des anciennes grévistes de l’usine, et qui élude, embarrassée, comme si elle réalisait soudain qu’elle est peut-être une des rares à pouvoir se dire encore vraiment « de gauche ».
Qu’est-ce encore, la banalisation ? C’est se retrouver en fin de journée au QG de « Marine », au premier étage du local de campagne de la rue Jean-Jacques Rousseau, pour un dernier rendez-vous de la journée avec Martine Kwasniewski. « Je l’appelle Martine K., parce que c’est trop compliqué », dit Briois. Kwasniewski était chargée de préparer les conseils municipaux de Hénin-Beaumont. « Et le maire m’avait dit, quoi que demandent les élus FN, ce sera non. Mais moi, j’ai respecté les règles, quand ils me faisaient une demande de pièce, si c’était dans les règles, j’acceptais ». Ainsi est née une complicité mutuelle avec Briois. Complicité qui a porté ses fruits. Kwasniewski, bloquée dans son avancement à la mairie, est aujourd’hui assistante du groupe FN au Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais. Lequel groupe vient de déposer une motion proposant de suivre l’exemple gouvernemental, et de baisser de 30% les indemnités des conseillers régionaux. Motion retoquée. Bien joué. « Martine K » ne ressent pas de problème de conscience particulier. « Je n’ai pas la carte du parti. Il y a des choses avec lesquelles je ne suis pas d’acccord ». Par exemple ? « L’euthanasie et l’avortement. Je suis pour ». Le hallal ? « Ca me pose un problème. Pourquoi faire souffrir les animaux ? » Et la préférence nationale ? « Je suis pour, aussi. Moi, je suis une famille monoparentale, et j’ai un seul enfant, un fils étudiant de 23 ans. Eh bien, je n’ai droit à rien. Aucune aide ». Mais si le FN était au pouvoir, à quelle sorte d’aide pourrait-elle prétendre ? Une seconde de silence. « Aucune, c’est vrai. Mais on pourrait discuter ». Rire.
 L’entretien terminé, on s’attarde dans la grande salle de réunion, où Briois et une demi-douzaine de militants, autour de la table, regardent silencieusement la fin de C dans l’air. Sur l’écran plat, des gens à l’aise et bien coiffés parlent de Le Pen, de Mélenchon et de Hénin-Beaumont. Les militants sont pensifs. Ils regardent sans un commentaire, sans même un ricanement, ces gens qu’ils ne verront jamais, et qui parlent d’eux si savamment. Les voient-ils, eux ? Ils sont comme à l’école, à la dernière heure de la journée quand les paupières se ferment et que l’attention divague. On prend congé, presque à regret. « Vous revenez quand vous voulez. Ici, c’est la maison pour tous », dit Steeve Briois. Et comme on part vraiment, il lance, presque timidement: « à bientôt ». Avec dans la voix quelque chose d’inattendu, de suspendu, qui ressemble horriblement à de la sympathie.
 (1) http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=4956
(2) http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=4894
Daniel Schneidermann

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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