La gauche et l’indépendance : l’étonnement des lecteurs ? Un devoir de vérité pour Mediapart

Médiapart 31 mai 2012 | Par Edwy Plenel  ce 1er juin en accès libre
Des lecteurs se sont étonnés de nos révélations récentes ayant mis dans l’embarras le Parti socialiste et certains de ses élus (lire sur leurs blogs du Club, ici et ). Ils vont devoir s’étonner souvent tant Mediapart sera, sous la gauche au pouvoir, ce qu’il fut sous la droite : un journal d’information, indépendant et participatif, assumant sans états d’âme sa fonction de contre-pouvoir démocratique. L’inverse serait nous renier nous-mêmes et, surtout, trahir votre confiance.
A travers l’exemple précis d’un parlementaire, Pascal Terrasse, député PS abonné à Mediapart et ayant nourri le Club de Mediapart de ses contributions (les retrouver sur son blog ici), nous avons illustré, avec plus d’insistance, ce que nous avions déjà mis en évidence : l’usage largement privé, au bénéfice de leurs loisirs et de leur entourage familial, par les députés de l’enveloppe mensuelle de 6 412 euros qui, sans contrôle ni imposition, leur est attribuée pour leur fonction publique d’élu de la nation. Notre enquête mettait en évidence la banalisation, auprès de parlementaires pourtant très avertis de la nécessité d’une République vraiment irréprochable, de ces pratiques qui lui sont totalement contraires.
Passer d’une réflexion générale à une démonstration incarnée est la vertu d’exemplarité de tout enquête aboutie. Posée depuis des années (lire ici et nos autres articles), la question de cette IRFM (indemnité représentative de frais de mandat) reste pendante grâce à l’indifférence intéressée de nombreux parlementaires, de droite comme de gauche. L’illustrer, preuves à l’appui à travers un cas particulier, grâce à des documents inédits démontrant cet usage privatif sans complexe d’un argent public, c’est bousculer cette torpeur parlementaire qui fait le lit des idéologies autoritaires et des démagogies anti-démocratiques. C’est dire à la prochaine Assemblée nationale que cela ne peut plus durer, tout comme ne peut plus continuer l’opacité financière des deux Chambres où sont faites et votées les lois supposées s’imposer à tous et n’être ignorées de personne (lire ici notre article récent sur les dépenses cachées de la présidence de l’Assemblée).
De ce point de vue, Mediapart n’a fait que suivre l’exemple de la presse britannique qui, révélant en 2009 le scandale des notes de frais des parlementaires (un résumé en anglais sur Wikipédia), a obligé la démocratie anglaise à être meilleure, plus vertueuse et plus transparente.
Loin de susciter des accusations de populisme ou des plaintes pour vol visant nos sources, les révélations de nos confrères londoniens débouchèrent sur une enquête indépendante nourrie par le droit d’accès aux documents d’intérêt public instauré en 2000, suivie de la radiation des parlementaires les plus gourmands et de poursuites judiciaires ayant même conduit l’un d’eux, un travailliste, pour quelques mois en prison (son histoire ici, en anglais). Les montants en cause (27 000 euros pour le cas le plus lourd et le plus sévèrement sanctionné) sont du même ordre que ceux mis en évidence par nos enquêtes (au moins 15 000 euros dans l’exemple que nous avons documenté).
Fonction démocratique et responsabilité professionnelle
Cette enquête sur les frais des députés n’est pas la seule, sur Mediapart, à avoir récemment bousculé le nouveau pouvoir. Nous avons aussi mis en évidence (lire ici notre article), dans le feuilleton Karachi, à travers des documents de 1998, combien les pesanteurs gouvernementales, ces mauvaises habitudes au prétexte d’une continuité étatique, pouvaient amener une nouvelle majorité (de gauche) à fermer les yeux ou à ne pas trop les ouvrir sur des faits de corruption avérés concernant la précédente (de droite).
De même, nous avons souligné le grand risque de conflits d’intérêts que prenait le nouveau pouvoir en nommant, dans le secteur de la communication et des médias, des personnalités ayant eu ou ayant toujours des liens avec les acteurs économiques concernés (lire ici notre article).
Tout comme nous avons dévoilé l’enquête interne sur les « irrégularités » de la section socialiste de Liévin (lire ici notre article) et, surtout, révélé les attendus du renvoi devant le tribunal pour « détournement de fonds » d’une députée socialiste marseillaise, candidate à sa réélection (lire là notre enquête) – deux informations qui posent concrètement la question de la moralisation de la vie publique, jusqu’aux clientélismes locaux qu’abrite une politique professionnalisée, déconnectée des réalités sociales ordinaires.
Bref, nous avons d’ores et déjà commencé notre travail de lanceur d’alertes à l’attention des nouveaux gouvernants socialistes. Pour les habitués de Mediapart, il n’y a là rien de nouveau. C’est ce que nous avons toujours fait, et c’est même notre raison d’être : apporter des faits d’intérêts publics inédits ou inconnus dont la force d’évidence met en branle le débat public, oblige à des remises en cause, dessine les contours des réformes nécessaires. La seule nouveauté, c’est que la gauche a conquis le pouvoir présidentiel, en attendant d’y ajouter, sans doute, la majorité parlementaire.
Or cette nouveauté nous oblige, forcément : un contre-pouvoir est, par essence, le censeur du pouvoir. L’interpellation est légitimement plus forte envers ceux qui détiennent le pouvoir, avec ce qu’il suppose de tentations et de facilités. « Le changement, c’est maintenant », clamait le slogan de campagne du candidat François Hollande, devenu le septième président de la Cinquième République. Cette exigence concerne d’abord ceux qui, par la grâce de son élection, se sont rapprochés du pouvoir, le détiennent ou le soutiennent. Et notre fonction démocratique est de la faire valoir.
Mais c’est aussi notre responsabilité professionnelle. Car, contrairement à ce qu’ont voulu accréditer les calomnies qui nous ont visé – des « méthodes fascistes » de 2010 à l’« officine socialiste » de 2012 –, ce ne sont pas des préjugés partisans qui ont nourri nos curiosités investigatrices sous la présidence de Nicolas Sarkozy, mais une culture farouche de l’indépendance de la presse, de sa responsabilité sociale et de son devoir d’information.
Il ne suffit pas de croire que l’on pense politiquement juste pour informer vrai. C’est même tout le contraire tant les convictions, aussi pertinentes ou légitimes soient-elles, sont l’ennemi le plus redoutable de la vérité, plus efficace encore que le mensonge tant elles empêchent souvent de voir, d’admettre et de reconnaître les faits qui nous dérangent, bousculent nos certitudes et ébranlent nos croyances.
Sans cette culture professionnelle d’indépendance, laquelle est d’abord une pratique collective librement exercée, Mediapart n’aurait pas accumulé les découvertes (Karachi, Bettencourt, Tapie, Takieddine, Libye, etc.) qui, aujourd’hui prolongées pour la plupart par des enquêtes judiciaires, attendent l’ex-président Sarkozy, lequel finira forcément par rendre des comptes à des magistrats – si, du moins, la justice n’est pas entravée. Nous n’avons pas oublié qu’à l’inverse, les médias qui, aujourd’hui, flattent les nouveaux gouvernants avec un zèle impayable sont ceux qui, hier, nous accusaient d’anti-sarkozysme primaire, couraient tendre leur sébile aux états généraux présidentiels de la presse, jugeaient que ce président agité, après tout, ce n’était pas si grave, soutenaient sa réforme régressive de l’audiovisuel public, embrayaient en soutien de son débat sur l’identité nationale, etc.
Les pouvoirs qui, quand des médias dérangent leur confort par leurs informations, les transforment en adversaires politiques sont les mêmes qui ne les imaginent qu’en courroies de transmission dociles. Une culture démocratique authentique, pratiquée avec l’exemplarité que suppose l’exercice du pouvoir en son sommet, est celle qui accepte l’interpellation loyale de la presse, ses révélations embarrassantes, les faits qu’elles dévoilent, les questions qu’elles posent, et qui, par conséquent, en tire les conséquences pour le bien commun, qu’il s’agisse de sanctions individuelles ou de réformes radicales.
La question centrale des conflits d’intérêts
Notre devoir de vérité
Au moment où se met en place un nouveau pouvoir, avec, derrière la façade du gouvernement et de ses nouveaux ministres, une petite armée de collaborateurs, conseillers, missionnés, sans compter les inévitables intrigants et courtisans, solliciteurs et visiteurs, poser cette question des intérêts croisés, du privé qui se mêle du public et qui s’y emmêle, c’est évidemment lancer l’alerte pertinente. Celle qui est utile à tous, gouvernants comme gouvernés, élus comme citoyens, majorité comme opposition.
D’autres journalistes n’ont sans doute pas la même conception du métier : préférant courtiser le pouvoir quand il est à son zénith pour mieux l’assassiner quand il est tombé, ils se fichent de ce droit de savoir des citoyens pour lui préférer leur gloriole personnelle. Plutôt que la responsabilité sociale immédiate, ils cultivent la postérité littéraire à venir. De livre en livre, le talentueux écrivain Franz-Olivier Giesbert en donne l’exemple le plus accompli, au détriment du journaliste qu’il est supposé être. C’est ainsi que sa récente livraison, Derniers carnets, nous décrit, anecdotes à l’appui, Edouard Balladur et ses deux Nicolas, Sarkozy et Bazire, comme des forbans avérés dès 1993-1995, réalité dont le directeur du Point a, pendant près de vingt ans, oublié d’informer ses lecteurs. Au point de plutôt les inviter, hier, à soutenir ceux qu’il assassine aujourd’hui avec délectation.
« La politique ne supporte pas le mensonge », affirmait François Hollande en 2006, dans un livre d’entretiens qu’il avait souhaité intituler Devoirs de vérité. Le journalisme non plus. Revenant sur sa première fonction publique véritable, qui fut d’être en 1982 directeur de cabinet d’un éphémère porte-parole du gouvernement (il s’agissait de Max Gallo, passé en 2007 au sarkozysme et… à l’Académie française), le futur président de la République confia alors avoir retenu « de cette brève expérience qu’à l’origine de toute affaire, au-delà de son contenu même, il y a d’abord un mensonge. La vérité est toujours une économie de temps comme de moyens. La vérité est une méthode simple. Elle n’est pas une gêne, un frein, une contrainte ; elle est précisément ce qui permet de sortir de la nasse. Même si, parfois, dans notre système médiatique, le vrai est invraisemblable ».
De ce vrai invraisemblable, Mediapart ne cesse de faire l’expérience, tant nos informations dérangeantes ont toujours mis du temps à briser le mur de l’indifférence et du conformisme médiatiques. Mais nous préférons cet inconfort de la liberté au confort des servitudes et des dépendances. Tout simplement parce que c’est ce que nous vous devons, à vous, lecteurs, sans qui nous n’existerions pas. Et c’est pourquoi nous avons fait nôtre depuis le premier jour cette injonction de Charles Péguy quand il lança, en 1900, ses Cahiers de la Quinzaine face à une presse plus soucieuse de racolage commercial que d’intérêt public : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. »
Tel est, aujourd’hui, sous la présidence de François Hollande, comme hier, sous celle de Nicolas Sarkozy, notre devoir. Un devoir de vérité. 

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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