Ce passionnant scrutin législatif ! : il va redessiner le paysage politique du quinquennat

 Par Gérard Courtois
L’histoire bégaie un peu. Il y a quelques mois, il était de bon ton de déplorer le manque de relief de la campagne présidentielle. Des commentaires similaires font florès, aujourd’hui, sur la campagne des législatives. Elle serait terne, sans débats saillants, incapable de mobiliser les électeurs.
Tout y contribue. L’ordre institutionnel, tout d’abord. Puisque l’élection présidentielle prime, c’est à ce moment-là que sont faits les choix déterminants, d’homme et de politique. Cette logique et ce calendrier font des législatives, en règle générale, un scrutin de confirmation, dont l’enjeu est de donner au gouvernement une majorité à sa main. Sans surprise, ce fut le cas en 1981, 2002 et 2007. Il fallut, en 1988, que François Mitterrand mette en garde contre les travers d’une victoire trop large pour que les Français le prennent au mot et n’accordent aux socialistes qu’une majorité relative…
L’entrée en scène et le style du nouveau président et de son premier gouvernement sont également pour beaucoup dans le climat apaisé qui prévaut actuellement. La droite brocardait méchamment ces Pieds Nickelés qui prétendaient s’installer à l’Elysée et à Matignon ; elle prophétisait une sanction immédiate des marchés contre cette gauche irresponsable. Il n’en a rien été. François Hollande et Jean-Marc Ayrault ont très vite fait preuve de maîtrise, de sérieux et d’habileté dans la mise en place du nouveau pouvoir, comme dans ses premiers pas sur la scène internationale et nationale.
Enfin, comme si elle avait quelque mal à admettre sa défaite, la droite n’a pas encore su trouver le ton juste pour contrer le gouvernement. Boxant trop souvent dans le vide, à coups de condamnations à l’emporte-pièce, elle n’a pas réussi à le bousculer efficacement, notamment sur les choix économiques qu’il devra faire, très rapidement.
Bref, les Français ne sont pas sots. Si l’élection de François Hollande n’a pas provoqué d’enthousiasme débridé, ils constatent que le nouveau pouvoir est en place et n’attend que les moyens d’agir. Selon les enquêtes récentes, ils sont une majorité à souhaiter et à pronostiquer une majorité de gauche dans la prochaine Assemblée.
Pour n’être pas passionné, le scrutin législatif n’en est pas moins passionnant. En effet, il va redessiner le paysage politique du quinquennat, ou au moins des deux années à venir, jusqu’au prochain rendez-vous des élections locales de 2014.
C’est l’évidence pour la gauche. Le scrutin des 10 et 17 juin ne déterminera pas seulement l’existence d’une Assemblée en phase avec la majorité présidentielle. Il en fixera l’ampleur et les contours politiques, c’est-à-dire la liberté de manoeuvre du gouvernement. Il est tout sauf acquis, en effet, que les socialistes puissent obtenir seuls la majorité des 577 sièges du Palais-Bourbon, soit 289 sièges. En juin 2007, ils avaient obtenu 186 élus. Progresser, demain, d’une grosse centaine de députés ne pourrait résulter que d’un mouvement de grande ampleur que rien n’annonce.
Pour le PS, tout dépendra donc de ses alliés – de leur tentation inévitable de monnayer leur soutien et de peser sur ses choix. Avec les radicaux de gauche (10 élus en 2007) et les chevénementistes (3 élus), l’alliance est ancienne et bien rodée, puisqu’ils faisaient groupe parlementaire commun ces dernières années. Dans les deux cas, des accords électoraux ont été conclus, qui devraient leur permettre de conserver leurs acquis, voire de progresser de quelques sièges pour les radicaux de gauche.
La grande nouveauté vient des écologistes, jusqu’à présent absents de l’Assemblée et qui ont conclu avec le PS, en décembre 2011, un accord très avantageux : 63 circonscriptions leur ont été réservées, dont une petite trentaine sont considérées comme gagnables. Même en tenant compte, dans ces circonscriptions prometteuses, de la dizaine de candidatures dissidentes de socialistes ou radicaux de gauche, Europe Ecologie-Les Verts semble donc assuré de pouvoir constituer, demain, un groupe parlementaire autonome, voire de franchir la barre d’une vingtaine d’élus. C’est une source de turbulences, même si la participation de Cécile Duflot au gouvernement leur impose, en principe, une solidarité sur l’essentiel.
Tel n’est pas le cas pour le Front de gauche (l’alliance des communistes et du parti de Jean-Luc Mélenchon), qui n’est pas parvenu à un accord avec le PS. S’ils ne sont pas assurés de conserver leur vingtaine de sortants, les communistes devraient préserver leur groupe. Leur attitude dépendra donc de leur éventuelle entrée au gouvernement, au lendemain du scrutin. Si la porte leur est ouverte et s’ils sautent le pas, ils seront également tenus par la solidarité gouvernementale, comme en 1981 et en 1997. Dans cette hypothèse – logique -, Jean-Luc Mélenchon, s’il est élu, pourrait se retrouver bien seul dans son rôle tribunicien.
Le scrutin législatif ne sera pas moins déterminant à droite. Il devrait d’abord consacrer la quasi-disparition des centristes de la scène parlementaire. D’une part, François Bayrou et ses derniers amis sont en situation très périlleuse. D’autre part, le Nouveau Centre, qui avait fait élire 22 députés en 2007, pourra s’estimer heureux s’il parvient à conserver un groupe à l’Assemblée.
L’UMP devrait donc se retrouver en position encore plus hégémonique à droite. Mais sous la pression redoutable du Front national. Le parti de Marine Le Pen ne peut guère escompter obtenir des élus. En revanche, il peut faire de sérieux dégâts dans les rangs de l’UMP. Même si l’abstention atteint 40 %, comme en 2007, les quelque 15 % de voix que lui accordent aujourd’hui les sondages devraient lui permettre de se maintenir dans près d’une centaine de circonscriptions et d’y provoquer quelque 70 triangulaires, le plus souvent meurtrières pour les candidats de droite.
Plus que jamais, pendant l’entre-deux-tours et au-delà, va donc se (re) poser la question des rapports entre droite et extrême droite. A la base, un nombre grandissant d’électeurs souhaitent un rapprochement, au moins électoral. Combien de temps le cordon sanitaire posé par la droite depuis un quart de siècle pour se prémunir de cette tentation résistera-t-il ? C’est l’un des enjeux très lourds du scrutin législatif.
courtois@lemonde.fr  © LE MONDE | Edition parue le 05.06.2012
 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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