Liborgate : le scandale financier du siècle se soldera-t-il par des amendes cacahuètes ?

Altermonde sans frontières – 7 juillet 2012 – par Napakatbra
De 300 000 à 600 000 milliards d’euros ! [1] C’est le montant cumulé des produits dérivés adossés à un taux de référence qu’on appelle le Libor. Cela représente de 5 à 10 fois le PIB mondial, de 120 à 240 fois le PIB de la France, ou encore… dans les 20 à 40 milliards d’années de SMIC.
Le Libor (nous ne parlerons que de cet indice pour simplifier) est un taux fixé par 16 banques de la British Banksters’ Bankers’ Association (BBA). Parmi les plus prestigieuses : Barclays, HSBC, JP Morgan, Lloyds, Bank of America, RBS, Citigroup, Deutsche Bank, UBS et… la Société Générale (Cocorico !). En clair, tous les matins, au doigt mouillé, ce gratin de la finance mondiale saupoudre les taux auxquels il pense pouvoir emprunter aux autres banques dans la journée. La BBA écume ensuite les 4 plus basses et les 4 plus hautes valeurs, mélange le tout, et vlan : vlà le Liborservi sur un plateau, un des principaux taux de référence qui définit les prêts interbancaires et oriente certains prêts ou produits d’épargne grands publics.
Les banques ont leurs raisons que la raison ne connait pas…
Premières remarques : Pourquoi seulement 16 banques ? Pourquoi supprimer les extrêmes ? Pourquoi estimer des taux à 6 ou 12 mois alors que les banques ne se prêtent quasiment jamais sur des périodes aussi longues ? Et, surtout, pourquoi les banques ne sont-elles pas tenues de justifier leurs déclarations ? Dans un bureau, un clampin balance la déclaration tamponnée du sceau de son employeur, sans avoir à fournir le moindre justif’. Dans le bureau d’à côté, des traders parient des milliards… sur la valeur du Libor, donc sur le chiffre que vient d’envoyer leur collègue. Un peu comme si l’on vous demandait de choisir les numéros du tirage de loto sur lesquels votre copine vient de parier. À cette différence près que les banquiers (eux) sont des hommes honnêtes et droits… et à ce titre, personne n’y voyait de problème.
La capitalisme moraliborisé…
Mais… Ô rage, Ô désespoir ! L’on vient de s’apercevoir que ce Libor a été amplement manipulé pendant plusieurs années (à partir de 2005 et peut-être que le pot aux roses perdure encore aujourd’hui, selon Bloomberg). Par qui ? Dans quelle mesure ? Pour quelles raisons ? Plusieurs enquêtes sont en cours dans plusieurs pays. Mais des emails retrouvés chez Barclays par les enquêteurs ont été publiés. Ils nous apportent quelques éléments de réflexion intéressants…
Le 26 Octobre 2006, chez Barclays, un trader évoque le Libor 3 mois : « S’il ne bouge pas, je suis un homme mort« . Après un tchat privé et la publication de la valeur du jour, le ton change : « Mon gars. Je te dois beaucoup ! Amène toi un jour après le boulot et j’ouvrirai une bouteille de Bollinger« . Le 28 février 2007, un autre : « Mec… qu’est-ce qu’il se passe avec ton gars fix 34.5 3m… dis-lui de le remonter ! » Et le trader de répondre « je lui parle tout de suite« . Ce qui fut fait dans la foulée. Un autre donne ses instructions sans détours : « Élevé 1m et élevé 3m si possible, s’il te plaît. Ai un très important 3m qui arrive à échéance dans les dix prochains jours« . Ou encore : « Nous avons besoin d’un taux 3m très bas, sinon ça pourrait nous coûter une fortune. On apprécierait un coup de main« . Parmi tant d’autres… Chez Barclays, entre janvier 2006 et août 2007, sur 111 déclarations étudiées : 14 % ont été jugées frauduleuses et 16 % douteuses.
« Les banques doivent à nouveau avoir l’envie de prendre des risques« 
La semaine dernière, la banque Barclays a accepté de payer 360 millions d’euros d’amende pour mettre fin aux poursuites judiciaires britanniques et zuniennes (dans cette affaire et dans d’autres portant sur des violations de concurrence). Le directeur général de la banque Barclays, Bob Diamond, a démissionné. De même que son directeur adjoint Jerry del Missier et le président du conseil d’administration Marcus Agius. Au passage, Bob Diamond s’était exprimé devant une commission parlementaire l’an passé : « Les banques sont passées par une période de remords et de mea culpa mais il faut en finir. Nos banques doivent à nouveau avoir l’envie de prendre des risques… pour que nous puissions créer de l’emploi » avait-il affirmé. Chose promise, chose dûe.
Des financiers à l’amende (amère)
360 millions d’euros d’amende : un montant absolument dérisoire au vu de l’importance de la fraude et de ses conséquences financières (des dizaines de milliards) et sociales (perte de confiance dans les banques). Pas de quoi faire sauter la banque… D’où la question : y aura-t-il des procès intentés par des personnes (physiques ou morales) lésées ? C’est là que ça devient drôle. Car enfin, qui pourrait donc se plaindre ? Le Libor ayant globalement été minoré par les banques, leurs clients ont profité de taux d’emprunts plus bas que ceux attendus, ils auraient donc été avantagés. Les concurrents ? Peut-être, mais il semble bien que tout ce beau monde ait plus ou moins été de la partie. Les politiques ? Certes, mais seulement pour s’être fait berner en beauté (quoi qu’il semblerait que certains politiques aient été au courant de l’affaire, voire plus).
Mais finalement… si les grosses banques ont grugé le Libor, c’est – hormis le système de trading pourri vu plus haut – pour une raison évidente : se sauver elles-mêmes, car une banque déclarant des taux interbancaires élevés (ce qui aurait dû être régulièrement le cas depuis 2008) est une banque en danger. Et pour une fois, la malhonnêteté des banques pourrait finalement avoir servi l’intérêt général… un comble !
(Sources : wsj.com, washingtonsblog.com, guardian.co.uk, washingtonsblog.com, wikipedia.org, zerohedge.com, wsj.com, romandie.com/afp)
lesmotsontunsens.com 
[1] le chiffre de 600 000 milliards d’euros calculé par le WSJ représente l’intégralité des contrats financiers liés d’une façon ou d’une autre au Libor

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
Cet article, publié dans Economie, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.