Normalité – L’erreur faite par François Hollande en promettant qu’il serait un « président normal » est d’avoir cru que cette expression serait comprise par tous …

Par François Jost Analyste des médias
Discuter la normalité du président François Hollande ? Un faux débat !
LE PLUS.  Depuis que le président de la République a été élu, ces opposants ne cessent de questionner sa « normalité ». Pourtant, François Hollande a bien évoqué une « présidence normale », sans dire qu’il serait un citoyen normal. Les critiques et les attaques sur le sujet n’auront pas l’effet espéré, selon François Jost, analyste des médias et professeur à la Sorbonne Nouvelle-Paris III.

 Normalité et anormalité
 Or, depuis qu’il a été élu, le petit jeu lancé par la droite, qui consiste à trouver des actions qui contredisent cette promesse, prouve que ce que signifie « normalité » n’est pas claire pour ceux qui cherche à la pourfendre. Après tout, ce n’est guère étonnant car c’est un concept beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît et qui requiert un minimum de réflexion épistémologique.
 Quel sociologue, quel philosophe oserait affirmer que telle conduite est « normale » et telle autre « anormale » sans réfléchir d’abord sur ce que suppose la « norme », qui fonde cette normalité ? Coluche s’est moqué à sa manière de ces gens qui voient la normalité à leur image avec son « histoire d’un mec normal… blanc… pas juif… pas Belge… pas Suisse ». En sorte qu’on pourrait dire à ceux qui pointent l’anormalité du comportement du président de la République : « dis-moi quelle est ta norme, je te dirais qui tu es. »
 Le premier argument avancé par les gens de droite est que la présidence de la République n’est pas un métier normal, mais une fonction et qu’il ne peut être « un citoyen comme les autres ». Ce glissement du président au citoyen relève de ces stratagèmes décrit pas Schopenhauer dans « L’Art d’avoir toujours raison », comme je le rappelais dans un précédent article.
 Une normalité dans l’exercice du pouvoir
 Il feint prendre François Hollande au mot, alors qu’en fait il prend comme point de départ un glissement sémantique de parfaite mauvaise foi. Revendiquer d’être un président normal ne signifie pas qu’on sera un homme ou un citoyen normal. Cela signifie à la fois qu’on sera président – et pas simple citoyen – et qu’on exercera sa fonction normalement, par opposition à un fonctionnement anormal. Il suffit de revenir aux textes pour voir que François Hollande définit sa normalité par rapport à l’exercice du pouvoir.
 Il suffit de réécouter  » l’anaphore  » du débat d’entre-deux tours, qui a fait tant couler d’encre, pour voir ce que Hollande considère comme anormal. Le fameux  » Moi, président… » est aussi la condamnation d’un  » Toi, président… ». Il est bon aussi d’en relire la conclusion car elle balaie d’un revers de main toutes les leçons qu’on lui donne aujourd’hui sur la fonction présidentielle :
 « J’avais évoqué une présidence normale, rien n’est normal quand on est président de la République puisque les conditions sont exceptionnelles, le monde traverse une crise majeure, en tous cas l’Europe. Il y a des conflits dans le monde, sur la planète. Il y a l’enjeu de l’environnement, du réchauffement climatique. Bien sûr que le président doit être à la hauteur de ces sujets-là mais il doit aussi être proche du peuple, être capable de le comprendre. »
 Alors, est-ce que le fait que sa compagne se venge de son ex par un tweet, que son chauffeur fasse du 160 km/h sur une autoroute ou que la résidence présidentielle se fournisse en coussins de qualité annule la volonté de comprendre ses concitoyens ? Évidemment pas. Il est indubitable que, depuis son élection, François Hollande a prouvé sa volonté de reprendre le dialogue avec « les corps intermédiaires », que Nicolas Sarkozy, en bon populiste, méprisait ostensiblement dans ses discours et dans ses attitudes.
 Effets contraires
 Les critiques de la droite sont portées à l’homme, et non au président. Et, en un sens, elles ont l’inverse de l’effet recherché ; loin d’en faire un être anormal, elles soulignent son humanité : qui n’a pas eu de problème conjugaux ou n’a pas fait d’excès de vitesse ? Quant aux fameux coussins, peut-être commandés sous Sarkozy, ils sont en tout état de cause destinés à une demeure réservée à la présidence et non à François Hollande.
 Le secrétaire national de l’UMP, jouant sur la confusion de l’homme et du président, s’est même payé le ridicule de demander à ce que François Hollande paye ses vacances à Brégançon, ajoutant : « Je sais bien que les prédécesseurs de François Hollande ont utilisé aussi Brégançon. Mais lorsque l’on donne comme lui des leçons à tout le monde en faisant de la normalité une vertu cardinale, il faut aller jusqu’au bout, et payer les factures. » L’anormalité serait évidemment que le président paye pour aller dans le lieu de villégiature qui lui est destiné ou qu’il s’approprie, comme son prédécesseur, une demeure comme La Lanterne, réservée traditionnellement au Premier ministre
 La normalité dont se prévaut Hollande n’est évidemment pas une vertu et elle ne se juge pas par rapport à une valeur absolue, qui serait la norme de toute présidence. Le philosophe et historien des sciences Georges Canguilhem – dont on vient de republier l’œuvre – a bien montré dans « Le Normal et le pathologique », qu’ »une norme, en effet, n’est la possibilité d’une référence que lorsqu’elle a été instituée ou choisie comme expression d’une préférence et comme instrument d’une volonté de substitution d’un état de choses satisfaisant à un état de choses décevant. »
 En l’occurrence, la présidence normale est simplement une réponse à une « hyper-présidence« , qui dépassait très largement les attributions du président, qui n’est ni le chef du gouvernement ni un chef d’entreprise. L’idéal de Sarkozy était de diriger la France comme une entreprise, et selon un modèle autoritaire anachronique. C’est cet « état de choses décevant » que remet en cause une présidence normale. Et rien d’autre.
Nouvel Obs le 08-08-2012
Édité par Mélissa Bounoua   Auteur parrainé par Hélène Decommer
 
 

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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