Etats-Unis : Prions avec Mitt Romney

Courrier International – 03 septembre 2012 – McKay Coppins|BuzzFeed
Le candidat républicain se refuse toujours à parler de sa foi… mais il a enfin autorisé la presse à l’accompagner à l’office mormon du dimanche. Parmi eux, le journaliste du site populaire BuzzFeed, lui-même mormon, est sous le charme.

Dessin de Chapatte, Suisse
Wolfeboro, New Hampshire – Dimanche matin, peu après 10 heures, le candidat républicain à la présidentielle Mitt Romney et son épouse sortent de leur grosse voiture noire. Ils saluent un couple sur le parking, entrent dans la chapelle mormone et prennent place au milieu d’une petite assemblée de fidèles – de riches vacanciers et des habitants du New Hampshire. Je leur emboîte le pas.
Membre de l’équipe de journalistes accrédités qui couvre la campagne de Romney, je suis depuis huit mois le candidat républicain aux quatre coins du pays. Moi-même mormon, j’ai écrit des lignes et des lignes sur la façon dont notre religion commune marque sa candidature. Mais à ce jour, jamais je n’avais été assis dans la même chapelle que lui, chanté les mêmes chants, ni dit « amen » aux mêmes prières.
Je ne savais d’ailleurs pas que j’en aurais un jour l’occasion. Car, malgré toute sa dévotion, Romney refuse de répondre aux questions, même les plus innocentes, sur sa foi. Il estime que ce genre de discussion sur notre religion n’a aucune place dans le débat public en cette année 2012, mise à mal par la récession. Pour ma part, je me suis souvent demandé pourquoi il tenait tant à cacher au regard du public un des aspects les plus riches de sens – et les plus humains – de sa vie. Qu’y a-t-il, dans l’expérience mormone – somme toute fondamentalement simple – qu’il a tellement peur de partager ?
L’occasion de répondre à cette question se présente donc ce dimanche. Car c’est mon tour de faire partie de l’équipe de journalistes qui se relaient pour suivre Romney partout où il va et diffusent à la presse des dépêches sur ses activités. La chance a voulu que je sois de service le jour même où le candidat se rendait pour la première fois à l’église avec la presse.
Peu après être entrés dans la chapelle, Mitt et Ann Romney, leur fils Tagg, son épouse et leurs six enfants, se dirigent les uns derrière les autres vers l’un bas-côtés, tandis qu’une poignée de journalistes prend place au fond de la salle. Observant ce cadre ô combien banal, mes collègues discutent de l’apparence ordinaire de tout cela : une pièce haute de plafond, quelconque, pleine de paroissiens qui le sont tout autant.
Mais ce que je vois, moi, c’est une partie de l’Amérique mormone. Un florilège d’éléments caractéristiques du mormonisme que tout membre de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours [nom officiel des mormons] reconnaîtrait.
Après deux chants, dont l’un s’intitule He Died, The Great Redeemer Died [Il est mort, le grand rédempteur est mort], une petite troupe d’adolescents en chemise blanche et cravate descend le long des bas-côtés en portant des plateaux de pain et d’eau symbolisant la chair et le sang du Christ. Le candidat participe calmement à l’ordonnance, qui représente la repentance pour les péchés commis par le passé et l’engagement renouvelé de ne pas en commettre à l’avenir. C’est un principe clé du mormonisme, un principe permanent de correction spirituelle. Un conseiller de campagne me raconte plus tard que, quel que soit l’endroit où il se trouve, le dimanche, Romney essaie d’assister à un sacrement mormon.
Après la distribution de pain et d’eau, Mitt et Ann Romney s’occupent tour à tour de leurs petits-enfants, tandis que les intervenants, qui sont toujours sélectionnés au sein de la congrégation et, aujourd’hui, appartiennent tous à la famille Marriott, se relaient à la chaire. Ali Marriott, qui semble avoir 25 ans, revient juste d’une mission qui l’a menée dans le sud de l’Utah [l’Etat qui possède la plus grande communauté mormone] et à Oakland, en Californie. Aussi l’évêque [dirigeant d’une congrégation] l’a-t-il invité ce jour-là à régaler l’assemblée de ses faits d’armes.
A un moment, Romney prend sur ses genoux l’un de ses petits-fils, un enfant blond, remuant, et feuillette un livre d’images pour le calmer. Un peu plus tard, un fidèle se lève et demande, avec un fort accent de Nouvelle-Angleterre, des volontaires pour rejoindre le chœur de femmes qui s’apprête à chanter. Sur un signe de tête encourageant de son époux, Ann Romney se met debout – comme la majorité des femmes de la chapelle – et se dirige vers le chœur. Suit un chant mormon classique, Because I Have Been Given Much [Parce qu’on m’a beaucoup donné], qui enseigne que chaque individu doit utiliser ce qu’on lui a donné pour bénir la vie des autres.
Debout avec une quarantaine de femmes souriantes vêtues de jupes colorées et de robes du dimanche, Ann Romney chante : « I shall divide my gifts from thee with every brother that I see, who has the need of help from me. » [Je partagerai tes dons avec chaque frère ayant besoin de mon aide que je rencontre.]
Par le passé, nombreux sont les candidats à la présidence des Etats-Unis à s’être rendus à l’église avec des journalistes. Le père de Mitt Romney en fait partie : il y a quarante ans, lorsque George Romney, célèbre pour sa franchise, était en lice pour l’élection présidentielle, il se targuait de parler ouvertement de la doctrine mormone, répondant aux questions de la presse à propos de ses sous-vêtements [l’Eglise mormone recommande le port d’un type de lingerie spécifique] et invitant les journalistes couvrant la campagne à venir l’écouter prononcer un sermon sur la justice sociale dans une église mormone.
Sur la scène publique, Romney fils a adopté une position en complète opposition avec celle de son père, évitant soigneusement l’emploi du mot « mormon ». Pour bon nombre d’analystes, cette discrétion a des raisons politiques. Mais en ce dimanche matin, le sacrement tire à sa fin, la congrégation entonne I Need Thee Every Hour [J’ai besoin de toi à chaque heure]. Romney chante avec ferveur, et les élections semblent très loin.

Cet homme qui montera sur une scène de la ville de Tampa, en Floride, pour accepter officiellement d’être le candidat du Parti républicain [la convention s’y tiendra du 27 au 30 aout], ne fait l’objet d’aucune attention particulière de la part de sa congrégation. Personne ne semble le remarquer. Et lorsqu’une femme prononce la dernière prière du service, elle ne demande pas à Dieu de le bénir. Elle prie le Père céleste de guider et d’inspirer les fidèles présents et de les aider à secourir les personnes dans le besoin. Quand elle a fini, Romney dit : « Amen », il se passe la main sur les yeux, puis se lève, souriant, pour aller saluer un homme qu’il connaît.
Voilà donc le petit répit que Mitt Romney s’accorde dans l’effervescence de la campagne – la dernière parcelle de sa vie personnelle que la présidentielle n’a pas encore envahie. Et même si l’équipe de journalistes qui suit le candidat accompagnera Romney à l’église pendant toute la campagne, celui-ci ne semble pas prêt à faire de sa foi un sujet de conversation.
Lorsque le dernier amen retentit, les agents des services secrets font prestement sortir les journalistes. Dehors, sur le trottoir chaud, nous attendons des informations sur l’emploi du temps du candidat. Un conseiller surgit au bout de quelques minutes. « Il va assister au cours de l’Ecole du dimanche », nous informe-t-il. « Nous allons attendre dans les voitures. »

A propos werdna01

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