Plus que jamais, la démocratie !

Altermonde sans frontières – 1er octobre 2012 – Raoul Marc Jennar – blogs.mediapart.fr
En invoquant la « conjoncture défavorable » qui « aggrave la situation fragile des banques », l’analyse présentée de la crise européenne fait totalement l’impasse sur les causes de cette crise : les dérégulations systématiques des activités financières concédées aux lobbies financiers, les traités européens qui imposent de plus en plus l’absolue nécessité de lever tous les obstacles à libre circulation des capitaux, les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce qui prohibent toute limitation à la libéralisation des activités financières. Tout cela ne provient pas du hasard, mais de l’adhésion fervente des libéraux de droite et de gauche successivement au pouvoir depuis les années 80. Ces gouvernements ont démantelé, sous la pression d’associations patronales actives sur les deux rives de l’Atlantique, toutes les mesures prises à la suite de la grande crise des années 30. Pire, ils sont allés plus loin en créant les conditions qui ont permis les pratiques à l’origine de la crise qui a éclaté en 2007-2008. Ils ont voulu une Banque Centrale Européenne qui échappe à tout contrôle démocratique. Ils ont permis la toute puissance mondiale d’une banque privée comme Goldman Sachs. La responsabilité des politiques qui ont gouverné depuis les années 80 est écrasante.

Pour certains analystes, l’incapacité à maîtriser les crises tient à l’impuissance des décideurs à renforcer les institutions européennes. Alors que l’Union européenne avec l’orientation idéologique qui guide ses propositions et ses choix, avec son fonctionnement oligarchique qui caractérise ses institutions n’est pas, en l’état, une partie de la solution. C’est une partie du problème. On est d’accord. Le monde tel qu’il est, après trente ans de révolution néolibérale, rend le niveau national obsolète pour faire face aux défis démocratiques, sociaux et écologiques. Le niveau européen est incontestablement un niveau aujourd’hui pertinent. À condition que le bien être des peuples d’Europe soit l’objectif premier et qu’ils y soient pleinement associés. À condition que l’on rende tout son sens à ce principe fondamental proclamé par les Lumières et arraché par les révolutionnaires de 1789 et qui relève aujourd’hui de la fiction : « tous les pouvoirs émanent du peuple ». Car, contrairement à ce qui est affirmé, ce n’est pas de déficit institutionnel dont souffre l’union monétaire. C’est de déficit démocratique. C’est de débat public sur les orientations idéologiques présentes de l’Union européenne. C’est du droit, nié aux peuples, de se prononcer sur la manière dont ils veulent que s’organise leur union. Pas celle des banquiers. Pas celle du patronat. Celle des peuples.
Or que voient-ils ? Que subissent-ils ? Que ce qui se met en place de plus en plus, au nom d’une unité qui n’a d’union que le nom, c’est le transfert de compétences de plus en plus importantes vers des institutions techniques (Commission Européenne, Cour de Justice de l’Union Européenne, Banque Centrale Européenne) qui échappent à tout contrôle démocratique, c’est l’organisation de la concurrence la plus féroce entre les peuples d’Europe, de la concurrence de tous contre tous, au mépris des droits sociaux fondamentaux, au mépris du droit des peuples d’Europe à un même niveau de vie, au même accès à la santé, à l’éducation, à la culture, à l’énergie, à l’eau, aux transports, à la même protection sociale. Ils sont victimes du droit conféré aux employeurs, dans cette même Union européenne, de rechercher le pays où se pratiquent le moins disant fiscal, le moins disant social, le moins disant écologique. Ils sont victimes de la concurrence déloyale d’entreprises européennes ou locales installées dans des pays hors d’Europe où les salaires sont extrêmement bas, où les conditions de travail sont celles du 19ème siècle européen, où le respect des exigences sanitaires et écologiques est faible ou nul ; une concurrence déloyale contre laquelle les gouvernements, au niveau national comme au niveau européen, refusent de les protéger. Aujourd’hui, à tout cela s’ajoute le fait qu’on leur fait payer les fautes commises par les gouvernements qui ont adhéré au néolibéralisme le plus sauvage permettant aux spéculateurs de ruiner l’économie de pays entiers. À tout ce qui est subi depuis plusieurs années déjà s’ajoute l’impuissance des gouvernants à imposer les changements qui soumettraient l’économie et la finance à l’intérêt général. Parce que les gouvernements obéissent aux volontés patronales et que le souci de satisfaire les marchés et les marchands passe avant l’intérêt général des peuples.

Une fois de plus, la gauche dite de gouvernement à Athènes avec Papandreou, à Madrid avec Zapatero, à Bruxelles avec Di Rupo et, aujourd’hui, à Paris avec Hollande fait la démonstration que cette gauche-là ne propose pas d’autres recettes que celles de la droite. Une fois de plus, la social-démocratie promet le souhaitable en échange de l’inacceptable. En 1992, Delors implorait « votez Maastricht, nous ferons l’Europe sociale tout de suite après ». 22 ans plus tard, elle n’existe toujours pas. En 1997, Jospin s’engageait devant les électeurs à renégocier le traité d’Amsterdam qu’il faisait ratifier aussitôt devenu premier ministre. En 2007, Hollande s’engageait : « plus de nouveau traité européen sans référendum » et en février 2008, les élus PS apportaient à la majorité UMP les voix indispensables à la ratification du traité de Lisbonne, copié-collé du traité constitutionnel rejeté par le peuple en 2005. Aujourd’hui, le PS demande de soutenir le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance dans l’union (TSCG), c’est-à-dire le pacte budgétaire tel qu’il fut signé par Merkel et Sarkozy, après s’être engagé à la renégocier (ce qu’il n’a obtenu en aucune façon) et en faisant valoir ses efforts futurs pour « réorienter l’Europe ». Comment faire confiance à des gens qui n’ont JAMAIS tenu parole sur les enjeux européens ? Aujourd’hui, ils nous demandent d’avaler du poison en promettant de nous offrir du miel après. Mais cette fois, après ce poison-là, comme citoyens, nous seront morts.
Avec éclat, aujourd’hui, la social-démocratie concrétise dramatiquement une réalité déjà perçue : sur l’essentiel, qui concerne l’économie et les finances, voter ne change rien, voter ne sert à rien. Tous les pouvoirs échappent au peuple. Ceux qui se cramponnent aux idéaux des Lumières et aux exigences de la démocratie ont le devoir de mettre en garde contre la social-démocratie : elle fait le lit de la désespérance du plus grand nombre, de celles et de ceux qui ne vivent que de leur travail et qui aujourd’hui souffrent et gonflent dramatiquement les cohortes de la pauvreté. Elle fait le lit de la résignation et de l’abstention de ceux dont l’espérance a été chaque fois déçue, de ceux ceux qui lui ont fait confiance dans l’attente d’un vrai changement qui ne vient jamais. Elle confirme que voter ne change pas l’essentiel. Elle conforte les slogans de l’extrême droite française soulignant la conjonction UMPS. Et, de la sorte, elle fait le lit des démagogues qu’on voit réapparaître dans de nombreux parlements nationaux, de la droite radicale et de l’extrême droite, des fascistes qui se réveillent partout, des nazis mêmes.

Sauver le beau projet d’union des peuples d’Europe, c’est d’abord revenir aux fondements de la démocratie, à la souveraineté populaire. C’est donner la parole aux peuples. Au peuple européen. C’est construire une union par les peuples et pour les peuples. Exactement le contraire de ce qui se fait aujourd’hui.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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