La compétitivité, un mythe en vogue

Le Monde Diplomatique – par Gilles Ardinat octobre 2012
Pour sortir d’une crise déclenchée par la finance, les pistes étaient multiples : brider la spéculation, réglementer les marchés, sanctionner les banquiers… Avec le soutien d’un nombre croissant d’industriels, l’Union européenne a formulé une autre priorité, qu’elle impose déjà aux pays en difficulté : accroître la « compétitivité » du marché du travail. Mais que désigne ce terme, que dirigeants de gauche comme de droite semblent avoir érigé en nouveau Graal ?
Singulier unanimisme. L’ancien ministre des affaires étrangères Alain Juppé révélait, le 28 août dernier, « le vrai problème de l’économie française » : son manque de compétitivité (matinale de France Inter). Un mois auparavant, à l’annonce de huit mille licenciements par le groupe Peugeot (PSA), M. Jean-François Copé, secrétaire général de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), avait déjà identifié une « priorité absolue », « la compétitivité de notre industrie », avant que le sénateur et ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin n’appelle de ses vœux un « choc de compétitivité », seul capable d’aiguillonner l’économie hexagonale.
L’accord parfait des ténors de l’UMP offrait un étonnant écho à celui des salons de Bercy et du palais de Matignon. Le premier ministre Jean-Marc Ayrault n’avait-il pas conclu la « conférence sociale » des 9 et 10 juillet avec les partenaires sociaux en fixant un objectif fondamental : « Améliorer la compétitivité de nos entreprises » ? Sur ce point, aucune cacophonie gouvernementale. Soucieux de justifier sa participation à l’université d’été du Mouvement des entreprises de France (Medef), le ministre socialiste de l’économie et des finances, M. Pierre Moscovici, précisait : « Nous serons là pour dire que le gouvernement est pleinement décidé à affronter le défi économique de la compétitivité, car ce n’est qu’en renforçant nos capacités de croissance que nous gagnerons la bataille de l’emploi. »
De la stratégie de Lisbonne, qui, en 2000, fixait un « nouvel objectif » à l’Union européenne — « devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » — aux « accords compétitivité-emploi », lancés par le président Nicolas Sarkozy à la fin de son mandat, des injonctions à la « compétitivité fiscale » du patronat britannique aux plans de « compétitivité industrielle » de son homologue espagnol, le mot est sur toutes les lèvres. Il ne s’agit plus uniquement de gestion d’entreprise : dorénavant, les villes, les régions et plus encore les nations seront vouées à devenir « compétitives »…

Le blog de Superno – 4 octobre 2012 –
Vous avez certainement remarqué le récent harcèlement médiatique au sujet de la “compétitivité” de nos zentreprises. Ce n’est pas le sujet qui est récent. Avant, on parlait plutôt de “baisser les charges”, pour “créer des zemplois”. Non, c’est le mot “compétitivité” qui a dernièrement proliféré comme des métastases dans un corps déjà malade.
Difficile en effet d’y échapper. Dès qu’un débat prend un tour économique, le “journaliste” de service ne manque plus jamais de poser à son interlocuteur, “économiste” ou politicien, voire à un représentant du MEDEF ou de la CGPME, la question qui tue :
Tout le monde reconnaît qu’il faut améliorer la compétitivité des zentreprises pour créer des zemplois. Comment faire pour y parvenir ?
Là, le pompeux se rengorge et entame une tirade d’où il ressort en général des idées tout droit extraites du bréviaire libéral, édition originale de 1962 préfacée par Milton Friedman.
Au passage on notera que les protagonistes de cette question épouvantablement biaisée par la propagande sont les mêmes qui se sont déjà livrés dans le passé récent à un exercice similaire :
Tout le monde sait qu’il faut “baisser les charges” qui pèsent sur les zentreprises pour relancer la croissance
Tout le monde reconnaît qu’il faut de la croissance pour créer des zemplois
Sans la construction Européenne, c’est le chaos : il faut voter les traités, c’est évident”.
Toi, le salarié (ou chômeur, ou retraité) Français, qui n’a peut-être pas une formation très poussée en économie ou en charabia médiatique, je vais t’expliquer dans un langage que ton cerveau défavorisé pourra néanmoins assimiler :
“Toi y’en a coûter trop cher ! Toi y’en comprendre ?”
Vu ton air ahuri, sinon rigolard, ta bouche en cul de poule, ton index pointé vers ta poitrine de brave travailleur, manifestement non, toi y’en a pas comprendre. Alors moi y’en a t’expliquer.
Le monde est mondial, mon gars. On a ouvert nos frontières aux quatre vents et on nous a mis en concurrence avec le monde entier.
Qui ça, on ? Nos politiciens irresponsables et corrompus, qui n’écoutent que les zéconomistes ultralibéraux, ces apprentis sorciers qui ont fait la démonstration que leur système ne génère de profits que pour une oligarchie (dont ils font partie) au détriment de tous les autres.
Même si t’es pas très malin, tu auras forcément remarqué que ces politiciens qui ont fait toutes les conneries qui nous ont foutu dans la merde, ceux qui se sont systématiquement trompés, sont les mêmes, ou les prédécesseurs de ceux qui prétendent aujourd’hui nous en sortir et détenir la vérité.,
Ce que toi, pauvre Français, tu produis avec ton salaire de 1500 ou 2000 euros, ton code du travail, ta sécu, tes allocs, tes 35 heures, tes congés payés, ta retraite et ta législation environnementale, se retrouve en concurrence sur le marché mondial.
Ce que tu produisais naguère en bas de chez toi, est désormais fabriqué à l’autre bout du monde par un esclave sans aucun droit, qui travaille 7 jours sur 7, sans sécu, sans allocs, sans retraite, payé entre 50 et 200 euros par mois, et dont l’employeur peut polluer autant qu’il le souhaite.
Mieux, le business model en vogue aujourd’hui, adopté avec enthousiasme par de nombreux patrons Français (parmi lesquels les plus enragés à tout de même “faire baisser les charges”), c’est de faire fabriquer des babioles pour 3 grains de riz par ces esclaves, leur donner une valeur graĉe au marketing et à la pub, le vendre une fortune aux imbéciles heureux, drogués de la con-sommation qui ont encore “un pouvoir d’achat”, avant de défiscaliser les copieux bénéfices ainsi obtenus à l’aide d’un montage basé sur les paradis fiscaux.
Ca exploite une foule d’esclaves, ça crée de la misère même dans les pays naguère considérés comme riches, et ça ne profite qu’à une oligarchie d’actionnaires cupides.
Mais “générer de la richesse pour les actionnaires”, n’est-ce pas là le seul but de toute société privée dans un monde capitaliste ?

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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