Syrie – La honte que constitue ce conflit pour l’humanité entière par Jean Daniel

Nouvel Obs  26-09-2012  Editorial par Jean Daniel

Syrie : les poisons de l’indifférence

 Qui est plus seul au monde qu’un Syrien sous les bombes de Bachar al-Assad ?

 Mais 20 ou 30 victimes à Alep ou à Damas émeuvent à peu près autant qu’un carambolage meurtrier sur l’autoroute. (Manu Brabo/AP/SIPA)
Honteux record : le conflit dont la banalisation aura été le mieux acceptée, c’est celui des massacres que les Syriens s’infligent les uns aux autres. Il n’est pas de jour où un bulletin d’information ne se termine sans mentionner, de plus en plus brièvement, le nombre de morts syriens, et l’on y prête finalement moins d’attention qu’à la météo. Sans doute est-il normal que l’inquiétude sur la montée du chômage détourne des nouvelles sur les violences du monde. Mais 20 ou 30 victimes à Alep ou à Damas émeuvent à peu près autant qu’un carambolage meurtrier sur l’autoroute. La force vitale la plus vigoureuse de l’homme est celle de l’indifférence.
On ne peut pas dire que l’assassinat à Benghazi de l’ambassadeur des Etats-Unis, Christopher Stevens, ait provoqué l’émotion à laquelle on aurait pu s’attendre, alors que ce meurtre a eu lieu en Libye, dans cette capitale de l’ancienne Cyrénaïque dont la population a été protégée par l’Occident des foudres dont la menaçait le dictateur libyen assassiné.
Mais l’explication s’en trouve peut-être dans le fait que nous avons été dépassés par l’intensité des réactions démentes et mondiales provoquées par le film inepte sur Mahomet diffusé sur internet. En revanche, les manifestations annoncées en représailles des caricatures provocatrices de « Charlie Hebdo » n’ont pas eu l’ampleur redoutée, les musulmans résidant en France ayant fait preuve d’une prudente discipline.
C’est un succès pour les leaders modérés auxquels on reprochait leur silence. Partout à l’intérieur du monde musulman, d’ailleurs, on a eu la révélation d’une volonté de résistance à la violence de tous les extrémistes – qu’ils se baptisent djihadistes, salafistes ou militants d’Al Quaïda – qui, malgré leurs divisions souvent meurtrières, gardent pour objectif d’organiser des attentats en Occident, en Israël et dans tous les pays arabes alliés aux Occidentaux.
Effacer la honte que constitue ce conflit
L’intervention en Syrie peut-elle avoir d’autres buts qu’humanitaires ? Les stratèges ont le droit de se poser la question mais il reste que le départ de Bachar al-Assad, l’arrêt de ces massacres insupportables et la suspension d’hostilités aussi dramatiques que quotidiennes effaceraient un peu de la honte que constitue ce conflit pour l’humanité entière.
Le qualificatif d’humanitaire, quelles que soient les polémiques parisiennes, conserve dans tous les cas sa signification évidente : il s’agit de ce qu’un homme peut faire pour un autre homme. Et dans le cas des sociétés qui souffrent parce qu’elles sont opprimées, qui réclament leur liberté et dont la révolte est écrasée, notre solidarité et notre aide sont évidemment justifiées.
Mais il peut se trouver, hélas, que les sociétés que nous contribuons à libérer soient elles-mêmes tragiquement divisées, composées de collectivités hostiles entre elles et qui risquent d’être dirigées par des chefs dont on redoute que, parvenus au pouvoir grâce à nous, ils puissent finir par ressembler à ceux que les libérateurs ont chassé.
Ce problème est illustré par la montée du pouvoir des islamistes radicaux dans les pays où des dictateurs ont été renversés, à commencer par l’Egypte, la Tunisie et la Libye. Comment faut-il et peut-on aider les populations qui veulent, pour employer la formule convenue, « démocratiser » leur islam dans la liberté reconquise ou islamiser cette forme de liberté qu’on appelle la démocratie ? C’est le problème auquel la réponse n’a pas encore été trouvée.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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