Crise de la zone euro – Jean Pisani-Ferry critique les « talibans de l’austérité »

LE MONDE |  06.10.2012

« Il y aura toujours des talibans de l’austérité »

Avant la réunion des ministres des finances de la zone euro, lundi 8 octobre, l’économiste Jean Pisani-Ferry, président du cercle de réflexion Bruegel, livre son constat sur la crise de la zone euro.
Malgré les avancées de l’été, il critique les « talibans de l’austérité », l’objectif « stupide » de déficits exprimés en valeur nominale – le fameux 3 % du PIB – et appelle l’Espagne à réclamer de l’aide sans tarder.
Depuis quelques semaines, les marchés ont relâché la pression sur les pays de la zone euro. Est-on sortis d’affaire ?
Il y a eu cet été un tournant. L’Europe a longtemps feint de croire que la crise provenait uniquement d’infractions aux règles budgétaires.
Les orientations prises depuis juin – le projet d’union bancaire et l’annonce du nouvel outil de la Banque centrale européenne (BCE) pour intervenir sur les marchés de la dette – montrent que les dirigeants européens ont enfin compris qu’il ne s’agissait pas seulement de renforcer la discipline. Que l’extrême fragmentation financière de la zone euro appelait une réponse systémique.
Que voulez-vous dire ?
Depuis mi-2011, les capitaux fuient en masse le Sud de l’Europe et se rapatrient au Nord. L’arrêt cardiaque n’a été évité que grâce aux banques centrales, qui se sont substituées aux marchés. Malgré cela, les entreprises du Sud se financent à des conditions bien plus élevées qu’au Nord. C’est une distorsion énorme, ce n’est pas tenable.
L’Espagne a-t-elle un autre choix que d’appeler à l’aide ?
L’effet d’annonce du nouvel outil de la BCE a suffi à faire baisser les coûts d’emprunt de l’Espagne et de l’Italie. Mais cet impact a commencé de s’estomper. Il faut que l’Espagne demande formellement à bénéficier du soutien du Mécanisme européen de stabilité (MES), qui ouvrira la voie aux interventions de la BCE.
Une telle démarche aura évidemment un coût politique. Pour  Angela Merkel, il est aussi tentant d’attendre pour éviter un passage devant son Parlement. Mais il faut agir. L’Europe a une grande capacité à annoncer des décisions et à ne pas les mettre en œuvre…
L’Espagne sera le quatrième grand pays à appeler à l’aide…
Le plan pour l’Espagne sera différent. Pour la Grèce, l’Irlande ou le Portugal, on a attendu pour intervenir que ces pays perdent totalement l’accès aux marchés. Reproduire ce modèle pour l’Espagne mobiliserait des ressources exorbitantes. L’idée est d’aider Madrid à réduire ses coûts d’emprunt.
Faut-il moins d’austérité ?
Les pays d’Europe du Sud sont à la fois dans un état de sous-compétitivité et de surendettement public ou privé. Ils n’échappent pas à l’ajustement. Mais regagner en compétitivité en pesant sur les prix et les salaires met les ménages et les entreprises dans une situation plus délicate.
Au final, cela alourdit la charge de la dette. Pour sortir de ce dilemme, il faudrait davantage de croissance des salaires en Europe du Nord. C’est possible en gardant une inflation moyenne à 2 %.
L’institut Bruegel a réclamé une révision de l’objectif de déficit de 3 %. A-t-il été entendu ?
Romano Prodi [ex-président de la Commission] avait dit que les objectifs nominaux étaient stupides. Comme le nouveau traité, la nouvelle législation est plus intelligente, car formulée en termes structurels. Il faut l’appliquer. La Commission aurait déjà dû prendre l’initiative de dire que, en période de récession, il faut poursuivre l’effort, ne pas tenter de compenser les baisses de recettes par des prélèvements supplémentaires.
Il y aura toujours des talibans de l’austérité, mais à vouloir faire trop, trop vite, on risque de décourager la persévérance. Même si rendre confiance dans la solvabilité des Etats sera une affaire de longue haleine.
Que pensez-vous du plan de rigueur français pour 2013 ?
Il est très axé sur les hausses d’impôt. A court terme, c’était inévitable, mais je vois deux problèmes. Un, il n’y a pas de clarté sur la sélection des dépenses qu’il faudra sacrifier dans les années à venir. Deux, le budget ne comporte rien de positif pour la compétitivité. On risque des effets négatifs sur l’offre.
Comment jugez-vous les mesures à venir sur la compétitivité ?
Elles sont indispensables et urgentes. Si la France n’agit pas, elle sera prise en ciseaux entre une Europe du Sud qui a entamé un processus violent de réduction de ses coûts, et une Europe du Nord où les entreprises innovent et améliorent leurs produits.
Les entreprises ouvertes à la concurrence internationale sont trop souvent asphyxiées, en particulier les sociétés industrielles moyennes. Elles compriment leurs prix pour vendre, et perdent donc les moyens d’investir et d’innover. Il faut desserrer l’étau.
La fiscalité peut y aider, mais on ne financera pas le redressement de l’industrie en faisant payer les retraités avec la CSG, ou les consommateurs avec la TVA. Le problème est plus large. Il faut s’attaquer aux rentes des secteurs abrités, y compris la rente foncière, qui accroît le prix du logement et freine la mobilité.
Le gouvernement s’apprête à faire voter une règle d’or budgétaire. Est-ce un carcan ?
Ce n’est pas une règle d’or. C’est une réforme de la procédure budgétaire, qui vise à injecter un peu de transparence et de sincérité dans la gestion des finances publiques.
Pour la France, dont la chronique des engagements budgétaires se lit comme une litanie de promesses non tenues, c’est l’occasion de sortir d’une relation infantile avec les disciplines européennes et de se réapproprier la responsabilité budgétaire. Si elle donne de la crédibilité, une réforme de ce type permet de gagner des marges de manœuvre. Mais le projet du gouvernement est timide. Visiblement, on n’a pas voulu trop s’écarter des pratiques usuelles.
Le projet d’union bancaire semble difficile à mettre sur pied…
Il s’agit de briser le cercle vicieux qui lie crise bancaire et crise de la dette des Etats. Les crises bancaires peuvent être abominablement coûteuses : 40 % du produit intérieur brut (PIB) pour l’Irlande, l’équivalent de 800 milliards d’euros à l’échelle de la France.
Du coup, elles déstabilisent les Etats. Il faut centraliser et renforcer la surveillance des établissements bancaires, organiser la résolution des crises, qui relève de la chirurgie lourde, et mutualiser le coût des risques extrêmes.
On comprend que certains Etats n’aient pas envie de payer pour les erreurs passées de leurs voisins. Mais il faut être ambitieux. Faire les choses à moitié créerait des problèmes, sans en résoudre aucun.
Claire Gatinois et Clément Lacombe (propos recueillis)

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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