La presse, le nouveau jouet préféré des milliardaires

Du journal mensuel La Décroissance – octobre 2012 – Edito de Bruno Clémentin
« Rothschild et Pigasse se reparlent », titrait Marianne récemment. Ha, on est content pour eux, on n’avait pas remarqué qu’ils étaient fâchés. Mais de quoi causent-ils au juste ? Du capital de Libération ! La presse, le nouveau jouet préféré des milliardaires. Le Monde, Libération et Le Figaro appartiennent à des milliardaires ou à leurs ayants droit. Nos collègues en journalisme sont mécontents quand on parle d’eux d’une façon, comment dire, irrévérencieuse. Plusieurs nous ont même expliqué que, s’ils croisaient bien, respectivement, des personnes comme Rothschild ou Pigasse dans les couloirs de leur rédaction, jamais, au grand jamais, ils ne se laisseraient dicter par eux une quelconque ligne éditoriale. Ça, on le savait, vu que ce sont les publicités qui payent en grande partie le coût de la presse et qui, de là, la façonnent ! Notre presse quotidienne est donc maintenant possédée par des milliardaires.

Mais un milliardaire n’est pas nécessairement inculte ou sans valeur (sans jeu de mots). Un milliardaire a donc des idées et de l’intérêt à les faire connaître ! Cela est-il compatible avec l’information dont la « presse » serait le support et à ce titre le quatrième pouvoir (après l’exécutif, le législatif et le judiciaire) ? A cette difficile question à plusieurs dizaines de milliers d’euros pour certains et des piges au lance-pierres pour d’autres, notre réponse est simple, voire simpliste, nous le reconnaissons : la presse d’information doit être achetée par ses lectrices et lecteurs afin de ne pas être vendue.
San l’sou
Il se trouve que la distribution de la presse est en difficulté. Voyez-vous, la principale structure, Presstalis (dépendant de deux coopératives d’éditeurs, ne riez pas, nous sommes dans l’économie sociale et solidaire), nouveau nom des NMPP (Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne, dirigée par ce que d’aucun nommaient après la guerre 39-45 « la pieuvre verte », Hachette), n’a plus de sous. C’est ballot. Du coup, la nouvelle mouture du machin, le CSMP (le Conseil Supérieur des Messageries de Presse, lui aussi créé en 1947), propose de ponctionner les éditeurs pour éviter le bouillon. Cela porte un nom noble : « la péréquation ». Ha, mais les éditeurs de presse, c’est nous çà ! D’habitude, la péréquation est utilisée pour faire payer un peu plus les gros pour les petits. Là, nous avons de bonnes raisons de penser que ça va être l’inverse. Déjà qu’une mesure assez stupide dont on vous a déjà parlé, l’assortiment, cherche à nous éliminer d’une partie des présentoirs des kiosques, ça va se tendre encore plus pour les petits journaux qui, tout en n’ayant pas peur des gros, n’ont pas une grosse voix. Et surtout pas celle du lobby de la publicité marchande qui encombre à la fois l’espace imprimé et l’espace de diffusion avec tous les produits si nécessaires à l’élévation de l’humanisme, pour peu que les cerveaux soient rendus disponibles.

Un rêve éveillé
Bon, si Libé est à vendre, nous, on n’a pas les moyens. Mais notre illustre confrère, Le Canard Enchaîné ? Au noble motif de garantir sa liberté de parole, les ex-Petits-Pères (nom de la rue où étaient installés leurs sobres locaux : aujourd’hui, ils trônent rue Saint-Honoré) ont mis de côté un tas d’or de plus de 100 millions d’euros, si l’on en croit la publication de leurs comptes. Il faudrait donc qu’ils perdent au moins dix procès de suite à 10 millions chacun pour … pouvoir encore continuer avec seulement quelques dizaines de million d’euros ! On imagine la scène : les journalistes du Canard débarquant dans les rédactions du Monde et de Libé qu’ils viennent de racheter – on laissera de côté Le Figaro -, sous le regard éberlué des journalistes présents, leur ordonnant de faire de l’investigation et des reportages sur les malheurs du monde, de son humanité et sur leurs responsables. Sans épargner quelque puissance politique ou d’argent que ce soit. Vous voyez, sans vouloir personnaliser,… Dorot, pardon, Laure N., allant dans le bureau d’Anne L. en lui disant : « Bon, alors ma grande, tu vas tout me dire maintenant sur le Niger ! » C’est un rêve. Car il est à craindre qu’après toutes ces années passées le dos courbé sous le joug de la pub, le réveil serait du même ordre que celui de somnambules : les pauvres malheureux s’écraseraient au sol.
Allez, réveillez-vous, journalistes, chroniqueurs et reporters, vous n’êtes pas condamnés à n’être que des employés de milliardaires… Mmh… mmh… Hein, quoi, j’entends pas bien, c’est trop bas, parlez plus fort !

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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