Comment Bourse Direct a laissé un chômeur jouer 15 millions d’euros sur un an

Les Inrocks – 09/10/12 – Geoffrey Le Guilcher
Geoffrey Le Guilcher
Ancien colleur d’affiches en arrêt maladie, M. Jean* s’est mis à boursicoter avec la société Bourse Direct. Deux ans plus tard, il a perdu un procès, 120 000 euros et fait deux crises cardiaques.

Sur les paquets de clopes, il y a marqué “Fumer tue” et au PMU, quand tu vas trop loin, on te le dit. Là, personne ne m’a jamais dit stop.” Glissée en fin d’entretien, la remarque amère de M. Jean* insiste sur l’addiction inattendue. Il l’appelle aussi pudiquement : “mon état second“. Une subite dépendance aux chiffres, aux marchés et à l’argent qui a suffit à engloutir, avec une simple souris d’ordinateur, son appartement payé en vingt ans de crédit.
Juste avant notre rendez-vous, place de la Bastille, M. Jean a fait un petit détour rue de Lyon. “Je viens d’aller revoir mes deux anciens panneaux (publicitaires). Il y en avait huit autres autour de la Gare.” Avant de s’improviser trader de salon, cet homme trapu de 48 ans, était coursier et colleur d’affiches. Au moment où ses revenus oscillaient entre 500 et 900 euros selon les mois, la société Bourse Direct lui a permis de jouer deux fois, puis cinq fois ses mises. En seulement une année, il a acheté et vendu pour environ 15 millions d’euros de titres. Aujourd’hui endetté, il a perdu son procès en première instance contre Bourse Direct.
Champagne
En 2008, M. Jean se trouve en arrêt de travail pour maladie professionnelle. Un jour de décembre, en passant devant la boutique de Bourse Direct, il aperçoit à l’intérieur une connaissance. “Je lui ai dit : “Eh ! Qu’est-ce que tu fais là?”. Je suis entré, puis il m’a parrainé pour devenir client. On m’a même offert une bouteille de champagne.
Rapidement, M. Jean s’est mis à venir tous les jours, dès l’ouverture des marchés à 9h jusqu’à leur fermeture peu après 17h. “Je n’y connais rien en informatique, les deux gars de la boutique étaient sympas et me conseillaient.” Il bénéficie alors d’un système de règlement différé (SRD) de “levier 2″. Traduction : moyennant commission, avec 1 euros d’argent déposé sur son compte, il peut engager 2 euros, payables à la fin du mois. Intéressant pour maximiser ses gains, dangereux en cas de pertes.
Apogée avant la tempête
Petit à petit, il apprend. L’ancien afficheur fait fructifier ses billes jusqu’à accumuler sur son compte, en octobre 2009, quelque 109 000 euros. Un apogée avant la tempête.
En juin 2009, la boutique de Bourse Direct ferme. Les placements de M. Jean se réalisent désormais via le site Internet de la société et par téléphone, sans les conseils avisés et instantanés des employés de la boutique.
« Le vendredi 23 octobre 2009 tout a basculé. Ce jour-là, Euronext (opérateur qui gère notamment la bourse de Paris) tombe en panne. Mon compte perd dans la journée 30 000 euros. J’étais dans un stress pas possible. On ne pouvait rien faire (ni acheter ni vendre) et personne n’était joignable. Le lundi, c’est le site de Bourse Direct qui est en panne. Je vois mon portefeuille tomber à 60 000 euros.”
A force d’insister, il parvient à joindre par téléphone un conseiller de Bourse Direct. “C’est pas de notre faute“, lui aurait-il assuré. Monsieur Jean se sent mal. Il s’était juré de ne pas repasser au dessous de la barre des 100 000 euros. Il demande alors au conseiller de l’autoriser à passer “levier 5″, pour se refaire au plus vite. “J’ai faxé d’un cybercafé le papier qu’il m’a dit de remplir et c’est tout.” Désormais avec 60 000 euros, il peut en engager 300 000.
“Si ma femme apprend la vérité, ma valise est dehors”
Pourquoi avoir autoriser quelqu’un au revenu si bas à jouer si gros ? Anthony Bem, l’avocat de M. Jean, relève “qu’à aucun moment il n’a été valablement conseillé sur les conséquences et les enjeux liés au levier 5 du SRD“. Du côté de Bourse Direct, on se refuse à “commenter une affaire judiciaire en cours“. Virginie de Vichet, directrice de la communication de Bourse Direct précise tout de même “Je ne connais pas le dossier mais je suis très étonné de ce que vous me dites. On a des consignes très strictes, des obligations réglementaires, ça passe par l’AMF (Autorité des marchés financiers)“. L’AMF nous répond de son côté qu’elle refuse de s’exprimer sur des cas particuliers.
Un expert indépendant, souhaitant garder l’anonymat, nous précise que “dans ce genre de cas la société prestataire est tenue de donner une bonne information à son client“.“Le service qui va être rendu doit également être approprié, explique le spécialiste. Il faut en gros s’assurer que le client connait tous les risques, mais on reste sur des principes généraux…”
Après cet épisode, M. Jean est parti dans ce qu’il nomme “un délire, une sorte d’état second“. Courant 2011, il vend son studio aux alentours de 120 000 euros. La première moitié lui sert à rembourser les crédits déjà contractés, la seconde à “jouer” de nouveau. Sa femme n’est pas tenue au courant de ses boursicotages. “Je lui ai dit que le banquier a placé l’argent de l’appartement sur un compte bloqué pour huit ans. Si elle apprend la vérité, ma valise est dehors.

Monsieur Jean perd 134 000 euros d’un coup
Il va alors “tenter des paris plus fous” où il engage quasiment la totalité de son argent. Il achète, en juillet 2011, 39 400 titres d’une même entreprise. Dans le mois, ce titre est suspendu. La société sera même radiée d’Euronext début 2012. Monsieur Jean perd 134 000 euros d’un coup et passe en négatif. Bourse Direct l’assigne alors en justice pour se faire payer. L’ancien afficheur se défend “en tant qu’investisseur profane“. Il reproche à Bourse Direct un défaut de conseil, un dysfonctionnements de l’interface internet et l’absence de mise en garde. Sans se prononcer sur le fond de l’affaire puisque statuant en référé, le tribunal de grande instance de Bobigny n’a pas reçu ses arguments. Le 24 septembre dernier, monsieur Jean a été condamné “aux dépens” : il doit encore payer plus de 80 000 euros à Bourse Direct. Il compte faire appel de cette décision.
Pendant cette période, M. Jean dit avoir perdu toutes ses dents et, comme en témoigne le flacon de Natispray qui ne quitte jamais sa poche droite, il a également fait deux crises cardiaques. “Bon ce n’est pas Germinal non plus à la maison“, s’empresse-t-il de préciser en souriant, avant d’ajouter : “Bourse Direct, ils sont partenaires de BFM et ont été élu meilleur service client de l’année. Je sais pas qui ils ont été interroger pour ça, mais sûrement pas moi.
*Ses proches n’étant pas informés de ses mésaventures, son nom a été modifié.

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