Eaux troublées – Japon-Chine : rapport de force

Comment le Japon réagit-il à la militarisation croissante de la Chine ? En renforçant l’alliance avec les Etats-Unis, et en créant d’autres partenariats dans la région dans le domaine de la sécurité, comme avec l’Australie
Aujourd’hui le Japon 27/09/2012 | Sébastien Lavandon (ALJ).
manifestation anti-chinoise à Tokyo

« Le Japon n’arrive pas à effacer son passé »
La crise des Senkakus et de Takushima vue par Guibourg Delamotte, Maître de conférences à l’Inalco et spécialiste du Japon et des questions de sécurité en Asie.
Comment voyez-vous le rapport de force actuel entre la Chine et le Japon ?
Il y a une militarisation croissante de la Chine qui date des années 90 et une présence croissante dans les eaux régionales. On le voit à la fois dans la mer de Chine orientale avec le Japon qui en subit actuellement les effets et de la même manière en mer de Chine méridionale avec les voisins de la Chine, le Vietnam ou les Philippines qui en subissent aussi les conséquences.
Face à ce rééquilibrage qu’opère la Chine, le Japon est conscient que le rapport de force est plutôt en sa défaveur, d’autant qu’il y a un déclin relatif des Etats-Unis (…).
Comment réagit le Japon ? Il cherche à renforcer l’alliance nippo-américaine et à créer d’autres partenariats dans la région, notamment dans le domaine de la sécurité avec l’Australie. Il cherche à se rapprocher de la Corée du Sud, qui est aussi une alliée des Etats-Unis (…). Avec l’Inde également et puis avec les pays d’Asie du Sud-Est: l’Indonésie (lutte contre le terrorisme), les Philippines, le Vietnam et la Malaisie (aide publique au développement).
Donc, il y a des alliances qui se créent, des coopérations qui se mettent en place. C’est une évolution qu’on voit depuis les années 2000 au Japon. Pour plusieurs raisons, le Japon ne peut pas se mettre à s’armer. Il ne peut pas y avoir de courses aux armements au sens classique entre la Chine et le Japon. En effet, le Japon continue à respecter l’article 9 de la Constitution (qui lui interdit de posséder une armée) et la population y est majoritairement très attachée.
A propos des Senkaku, le Japon a l’avantage d’exercer la souveraineté sur ces îles, ce qui est toujours une position un peu plus forte. Et c’est la raison pour laquelle il adopte un profil bas dans la crise. La différence entre les Senkaku et les Takeshima est instructive : avec les Takeshima, îles sous souveraineté sud-coréenne, le Japon dit qu’il faut aller devant la Cour internationale de Justice. Sur les Senkaku, le Japon refuse d’aller devant la Cour et recherche plutôt l’apaisement.
Pourquoi la situation s’est-elle envenimée avec la Chine ?
Le paradoxe, c’est que le Japon a voulu éviter que le Gouverneur de Tokyo (Shintarô lshihara) puisse racheter les Senkaku et couper court à cette polémique. Le Premier ministre Noda a cru bien faire. En fait, cela a été perçu en Chine comme un acte nationaliste.
Le Parti démocrate japonais (PDJ) ne s’est pas rendu compte que ce serait mal interprété par la Chine. Mais que fallait-il faire ? Si la municipalité de Tokyo avait racheté les îles, la Chine aurait été mécontente aussi. Noda pouvait penser légitimement que c’était une manière de faire cesser tout débat.
Le problème c’est qu’en Chine, il y a une transition qui s’amorce, avec en octobre prochain l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération de dirigeants. Et du coup, dans tous ces moments de transition, le pouvoir est fragile. L’anti-japonisme dans ces moments là, que ce soit pour la Corée du Sud ou la Chine, est une manière pour le pouvoir d’offrir un exutoire à la population. Il y a une cible facile qui est le Japon, qui ne peut rien faire, car de toute façon, quoiqu’il fasse ou quoiqu’il dise, on estime que ce n’est pas suffisant. Le Japon n’arrive pas à effacer son passé. Donc, dans ces moments de transitions, il y a toujours des crises qui surviennent.
Le Parti démocrate au pouvoir est critiqué par une partie des Japonais pour ses maladresses de communication et de diplomatie avec la Chine. Quelle est sa responsabilité dans la crise ?
Oui, cela est intéressant car le PDJ a été élu en 2009 sur un programme de main tendue vers l’Asie, en particulier vers la Chine. En septembre 2010, il y a eu une crise importante dans les relations sino-japonaises (collision d’un bateau de pêche chinois avec un bâtiment de garde cote japonais). Le PDJ (…) a laissé la justice se saisir de l’affaire et a traité la question comme si ça relevait du droit commun. Ils ont donc gardé le patron de pêche et son équipage et c’est devenu une crise diplomatique. (…)
Cette fois, le Parti démocrate a réagit promptement. Les autorités japonaises ont expulsé les sept personnes qui avaient débarqués sur les Senkaku par la voie diplomatique. En principe ça n’aurait pas du donner lieu à ces tensions… Mais ce qui s’est passé, c’est que le Gouverneur de Tokyo, totalement indépendant du gouvernement et ultra-nationaliste, a fait son propre jeu, dans une logique provocatrice. Elu local et en fin de carrière, ça lui fait de la publicité.
Depuis 20 ans, le Japon a l’impression de s’excuser régulièrement pour son passé, sans que la Chine ni la Corée ne tienne compte de ces repentances. Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui encore, persistent ces tensions mémorielles et territoriales, notamment sur les Senkaku ?
Du point de vue chinois, les Senkaku ont été annexées au territoire japonais au début de la période d’expansion impériale. Pour les Japonais, ces territoires étaient indépendants. Il est vrai que c’était un moment de construction et d’essor de la nation japonaise.
Sur la question de la mémoire, les Japonais s’excusent de manière répétée, mais en même temps, ils ont fait l’impasse sur cette question pendant très longtemps. Pour toutes sortes de raisons, ils n’ont pas réglé cela au lendemain de la guerre. Aujourd’hui, cette question est instrumentalisée par la Corée du Sud et par la Chine. Et le Japon se trouve sans cesse pris en flagrant délit d’insuffisance mémorielle.
Pendant ce temps, le Japon continue de s’excuser. D’ailleurs, il y a quelque chose de litanique à les répéter, ce qui finit par affaiblir ces excuses. En définitive, les Sud-coréens ont l’impression que les Japonais ne pensent pas vraiment ce qu’ils disent.
Pourquoi ?
Parce qu’il y a toujours des opinions politiques japonaises qui viennent contredire et saper la position officielle. En fait, tout ce que fait le Japon est assez mal compris. Tant qu’il n’y aura pas de meilleures dispositions côté sud-coréen et chinois, tant qu’il n’y aura pas côté japonais un consensus véritable, on n’arrivera à rien. Malheureusement, on est pour le moment dans une surenchère et le nationalisme des uns nourrit celui des autres. Donc, ce n’est pas du tout en voie de se rétablir malheureusement (…).
De toute façon, les crises avec la Chine, il va y en avoir encore quelque soit le gouvernement. (…) La tendance sur le long terme, c’est que la Chine continue de se développer et se militariser. Pour être plus optimiste, il y a quand même une très forte interdépendance économique. Chacun a plutôt intérêt à chercher la conciliation et à maintenir le dialogue.
ChineCorée du SudSenkakuTakeshima

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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