Neuf-Quinze – Depuis une quinzaine d’années, le 17 octobre 1961 est le symbole de l’occultation d’un crime d’Etat.

 neuf-quinze@arretsurimages.eu 18/10/2012

17 octobre 61, la mécanique du silence

09h15Excellente initiative de Patrick Cohen, qui exhumait ce matin sur France Inter quelques extraits du journal radio du 18 octobre 1961 au matin. Le 18, c’est à dire au lendemain de la sanglante répression d’une manifestation du FLN, qui fit plusieurs dizaines de morts en plein Paris, dans l’indifférence générale.
 Et alors ? Alors rien. Paris était calme. Quelques Algériens étaient envoyés fissa en Algérie, sans bagages, et le reporter à Orly le racontait tranquillement, terminant néanmoins son reportage par la mention « d’une larme » sur la joue d’un des exilés. Quant au palais des sports de Paris, où des manifestants algériens avaient été internés, les autorités tenaient à rassurer le public: il serait libéré dans les plus brefs délais, pour que puisse s’y produire, comme prévu, « le musicien noir Ray Charles ».
Depuis une quinzaine d’années, le 17 octobre 1961 est le symbole de l’occultation d’un crime d’Etat. Pour un journaliste normalement constitué, l’occultation de faits établis est toujours un phénomène mystérieux. Quelle force supérieure cadenasse donc les bouches ? Quelques minutes plus tard, France Inter diffusait la réaction du copéïste Christian Jacob à la reconnaissance par Hollande (1) de « la sanglante répression » du 17 octobre 1961.

Scandalisé, Jacob: à ce rythme, ne va-t-on pas bientôt mettre en cause de Gaulle lui-même ? A quelques minutes d’intervalle, les deux documents sonores se répondaient. A l’aveuglement de l’époque d’une radio sous censure, répondait en écho, plus d’un demi-siècle plus tard, la voix de l’occultation d’aujourd’hui. Pas touche à de Gaulle ! Pas touche à nos mythes fondateurs. Plus que jamais, la France apparaissait comme ce petit Etat semi-autoritaire d’Europe occidentale à quoi elle doit ressembler, vue de l’extérieur. Sarkozistan un jour, Sarkozistan toujours.
51 ans ! De Gaulle est mort, Papon est mort, et la droite française n’est toujours pas mûre pour regarder en face l’histoire de la guerre d’Algérie. Pourtant, les recherches historiques n’ont jamais cessé, et la note Wikipedia (2) en donne un bon aperçu. Comme toujours, d’ailleurs, il apparait que la vérité n’est pas manichéenne.
 Pour comprendre le déchaînement policier du 17 octobre, il faut aussi se souvenir des attentats perpétrés par le FLN, les jours précédents, contre de nombreux policiers en uniforme et  civil. Quant aux mécanismes de l’occultation, aux obstacles à la lucidité mémorielle, ils sont aussi plus complexes qu’on ne pourrait l’imaginer. Wikipedia exhume opportunément l’éditorial du Monde du 19 octobre, qui imputait au seul FLN la responsabilité du massacre. Croit-on que ce journal, ainsi prisonnier d’une vision immédiate tronquée, pourra facilement être, par la suite, l’agent actif de la révision ? Ainsi encore, l’un des plus actifs historiens de l’événement, Jean-Luc Einaudi explique (3) le silence ultérieur, du côté algérien: il s’agissait, pour le jeune Etat, de minimiser l’action des Algériens de France, pour mieux glorifier celle des combattants d’Algérie. Faire la lumière, la faire toute, prendra encore du temps.
1) http://www.lepoint.fr/societe/17-octobre-1961-hollande-reconnait-une-repression-sanglante-17-10-2012-1517948_23.php
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_du_17_octobre_1961
(3) http://www.france24.com/fr/20121016-algerie-france-17-octobre-1961-jour-ebranla-pas-paris-jean-Luc-einaudi-massacre-manifestation-guerre
Daniel Schneidermann

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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