Les petits pains au chocolat de Copé – La fiction de Frédéric Pommier

le magazine du Monde | 19.10.2012  Par Frédéric Pommier

« La France a peur …de manger son goûter »

Je me pince pour le croire, mais non, j’ai bien lu : « Ici, on ne vend plus de pains au chocolat. » La phrase est écrite en lettres majuscules, à la main et soulignée en rouge sur une feuille A4 scotchée sur la porte. J’hésite à repartir. Ce sont précisément des pains au chocolat que je suis venu acheter.
Depuis la polémique lancée par Jean-François Copé, j’ai décidé de m’en gaver. J’en mange matin, midi et soir. Dans la rue. Ostensiblement. J’adore ça, braver le danger ! Et puis, déguster chaque jour ces petites viennoiseries m’a permis d’établir un classement qualitatif des boulangeries de mon quartier. Je n’en ai plus qu’une seule à tester : celle qui se dresse devant moi.
Je relis la phrase sur la porte. Puis zieute à l’intérieur. Sous des photos dédicacées de David Hallyday, Lorie et Jacques Balutin, une vendeuse aux cheveux rouges discute avec une vieille dame en fichu, qui précède, dans la queue, un monsieur en imper dont je ne vois que le dos. Des écouteurs sur les oreilles, une adolescente obèse attend aussi son tour. Poireauter, je ne supporte pas, mais je décide malgré tout d’entrer, non sans avoir jeté un nouveau coup d’œil ahuri à l’affichette en majuscules.
Et c’est d’elle, justement, que parle la vieille au fichu. « Même le matin, vous n’en faites plus, des pains au chocolat ? » « Non, madame, c’est fini. Vu ce qui se passe en ce moment… On ne fait plus que des croissants et des brioches au sucre », répond la boulangère en réajustant ses lunettes. Des lunettes rouges, comme ses cheveux, coupés court et vaguement en brosse. « Nous, on ne veut pas de problème. On ne veut pas tenter le diable… Je vous mets une brioche au sucre ? » La dame n’a pas l’air convaincu. « Mais le diable, c’est qui ? », lance alors le monsieur qui patiente derrière elle. La brosse rouge ne se démonte pas. « Le diable, c’est les couillons qui piquent les goûters des gamins qui sortent du collège ! Les musulmans, quoi ! Enfin, sans vouloir vous vexer… »
« PLUS NOIRE QU’UNE ARABE ! »
Je m’écarte d’un pas et vois désormais le profil du monsieur en imper. Comme disent les rapports de police, il est « de type maghrébin ». Sous l’imper, un costume croisé. Sous la veste, une cravate en soie. Il a la cinquantaine et un look de banquier mais il est « de type maghrébin » et cela semble autoriser la familiarité. « Mais attention, je suis pas raciste ! Ma meilleure amie est tchadienne, donc plus noire qu’une Arabe ! », poursuit la commerçante en redressant les étiquettes des prix des pâtisseries. « De toute façon, chez vous, c’est comme chez les chrétiens. Y en a des bons et des mauvais. Y a de gentils Bédouins et puis de méchants terroristes ! » « Et vous, vous êtes une bonne chrétienne ? », s’enquiert le monsieur incrédule. « Une bonne chrétienne, promis juré. Et jamais vous ne me verrez forcer un musulman à manger mes galettes des rois le dimanche de l’Epiphanie ! » Le monsieur paraît consterné.
« Comme disait l’autre, la France a peur », reprend la boulangère en s’essuyant les mains dans son tablier (« l’autre », c’était Roger Gicquel). « Et maintenant la France a peur… de manger son goûter ! Sinon, ça tombera quand, le ramadan l’année prochaine ? » Le monsieur, poliment, répond qu’il ne sait pas encore. « Ça, c’est quand même bizarre. Chez nous, par exemple, Noël, c’est toujours le 25 décembre. Et personne ne va me demander de faire des bûchettes au mois de juillet ! Franchement, avec Jésus, c’est sacrément plus simple ! »
« Jésus, qui était juif », commente le monsieur dans sa barbe, qu’il n’a pas et n’aura jamais. « Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? », grimace la bonne chrétienne en servant la dame au fichu. L’adolescente obèse se rapproche alors de la caisse et enlève ses écouteurs : « Au fait, vous mettez combien de barres dans vos pains au chocolat ? » La réponse surgit comme un coup de carabine à plombs : « Vous n’avez pas lu l’affichette ? Faut vous le dire en quelle langue ? On ne vend plus de pains au chocolat ! Finito ! Terminado ! Fertig ! Ici, on est une boulangerie DÉ-COM-PLE-XÉE ! »
Quelques minutes plus tard, me revoilà dans la rue. Tant pis pour mon classement : finalement, je n’ai rien acheté. Le monsieur élégant non plus. En revanche, la vieille dame au fichu est ressortie avec une brioche au sucre qu’elle commence à émietter au milieu du trottoir. Elle crie « petit, petit, petit » en levant la tête vers le ciel. Deux pigeons se jettent à ses pieds, puis un troisième arrive, puis un quatrième, qui se met à donner des coups de bec sur ses trois congénères afin de voler leur casse-croûte. Le monsieur boutonne son imper tout en observant les oiseaux : « Les pigeons, c’est quand il y en a beaucoup que ça pose des problèmes… »
Paris-13e, octobre 2012. Frédéric Pommier

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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