24 années de sommeil – Dormir à deux est un acte récent pour notre espèce, qui n’a rien de naturel : Sommes-nous vraiment faits pour dormir ensemble ?

LE MONDE | 23.10.2012 Par Laure Belot
« Dormir à deux, c’est plus difficile qu’il n’y paraît » suivi des témoignage des lecteurs du Monde
Allons-nous cesser d’être masochistes au lit ? Apparemment, nous y travaillons. Sur les 4 millions de matelas vendus chaque année, la largeur 140 cm est toujours la star incontestée de nos nuits (65 % des matelas achetés en France). Mais une révolution silencieuse est en marche : en 2012, plus de 610 000 matelas de largeur 160 devraient s’écouler, « trois fois plus qu’il y a cinq ans », note Gérard Delautre, directeur général de l’Association pour la literie.
Tendance similaire chez Ikea qui ne donne toutefois pas de chiffres précis. « Depuis dix-huit mois, nous enregistrons une forte demande pour des lits plus larges », reconnaît Muriel Rolland, porte-parole de l’enseigne où les ventes de cadres de lit taille 140 baissent au profit des 160. Dans le même temps, le matelas simple est de plus en plus remplacé par un double. Conséquence : pour trouver de la place, les urbains abandonnent les tables de chevet « et veulent des têtes de lit avec rangements intégrés », ajoute Mme Rolland.
24 ANNÉES DE SOMMEIL
Cette recherche de confort n’a rien de vain. Nous passons en moyenne vingt-quatre ans à dormir, « ce qui représente, pour les couples, la plus longue période passée ensemble », note le professeur Damien Léger de l’Hôtel-Dieu à Paris. Ce spécialiste du sommeil reconnaît voir « très régulièrement des personnes qui ont du mal à dormir à deux, mais qui n’osent pas l’avouer ». Le Monde a lancé un appel à témoignages. Des dizaines d’internautes, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, ont répondu à la question : « Dormir à deux, la galère ? »
Il est vrai que nous nous lançons, depuis quelques décennies, un défi de taille : non seulement nous voulons conjuguer amour et couple (une nouveauté de moins d’un siècle), mais nous cherchons toujours à dormir ensemble. Ce faisant, nous perpétuons une tradition instituée par l’Eglise catholique qui « a sacralisé la conjugalité et le lit pour lutter contre le paganisme et maîtriser la société et sa reproduction », précise l’ethnologue parisien Pascal Dibie, auteur d’Ethnologie de la chambre à coucher (Métaillé, 2000).
N’en déplaise à l’Eglise, dormir à deux est un acte récent pour notre espèce, et qui n’a rien de naturel. Jugez plutôt : nous faisons en moyenne quarante mouvements chaque nuit, « mais cela peut facilement aller jusqu’à soixante », précise M. Léger. Nous sommes, comme de nombreux mammifères (singes, cochons, chiens, chats), des ronfleurs (un homme sur trois, une femme sur six). Et pour pimenter le tout, les générations ne cessent de grandir et de grossir (en trente ans, plus 2 cm et 2 kg pour les femmes, plus 5 cm et 5 kg pour les hommes). Ce changement morphologique accentue le ronflement… et quatre Français sur dix déclarent souffrir de troubles du sommeil, selon l’Institut national du sommeil et de la vigilance.
Les Français ne détiennent pas seulement le record mondial de consommation d’anxiolytiques, ils utilisent, avec leurs voisins espagnols, les lits à deux places les plus étroits du monde occidental (135 centimètres de large en Espagne, 170 en Italie). Pour rappel, les 140 centimètres français représentent deux carrures et quelque d’un homme bien charpenté.

Or, l’impact de la dimension du lit sur la qualité de notre sommeil est flagrant. En janvier 2012, dix couples bardés de capteurs ont dormi successivement dans des lits de 140 puis de 160 centimètres sous la direction du professeur Léger. Les résultats sont bluffants : les « cobayes » ont augmenté de 15 % leur temps de sommeil profond (152 minutes contre 132). Leur nombre de réveils nocturnes a baissé d’un quart (vingt-trois fois contre trente). Et, une fois la nuit au large passée, les couples estiment avoir amélioré « de près de 50 % leur sensation de confort ».
Pour autant, la dimension du lit n’explique pas tout. « Hommes et femmes ne vivent pas du tout de la même façon la nuit à deux », expliquent John Dittami, chercheur au service de biologie des comportements de l’Institut de zoologie de Vienne (Autriche), et son comparse Gerhard Klösch, de l’Institut de recherche sur le rêve et la conscience de l’université médicale de Vienne. « Les femmes ont un sommeil plus reposant sans leur partenaire, alors que les hommes ont un sommeil plus doux quand ils dorment avec leur compagne », expliquent les auteurs de Ein Bett für zwei (« un lit pour deux », Herbig Verlag, 2008, non traduit).

« LA CULTURE EST LE PLUS GRAND ENNEMI DU SOMMEIL »
Pourquoi cette différence ? Dormir à deux à l’écart du groupe est un comportement social récent à l’échelle de l’évolution, et cela ne s’est pas encore répercuté sur notre activité psychique. Il faut donc chercher ces explications dans des habitudes ancestrales. La femme, maîtresse du foyer, semble avoir une sensibilité bien plus importante aux bruits et aux mouvements. Alors que l’homme assimile la présence de sa compagne à celle, sécurisante, du groupe.
Mais plus ces chercheurs creusent, plus le sujet leurs paraît complexe. « Les femmes, par exemple, semblent subir le lit à deux, mais ne veulent pas laisser leur place, arguant que cela rassure leurs compagnons », notent-ils. « La culture est le plus grand ennemi du sommeil, lance John Dittami. Dans chaque pays, cette culture nous dicte quand et comment il faut dormir. Alors qu’on dort bien quand on fait ce que l’on veut. » D’une traite, en petites siestes, seul, en groupe… En bons Autrichiens, ces deux chercheurs ont choisi, pour leurs couples respectifs, des lits jumeaux avec chacun sa couette : « La grande couette commune est un désastre. Chacun dans le lit veut la tirer à lui. C’est une source de tension énorme que nous avons mesurée. »
Anecdotique, la couette ? Pascal Dibie ne le pense pas. L’utilisation de cet objet, apparu il y a une trentaine d’années en France, est une aberration due à… Ikea, estime-t-il. « La France appartient aux sociétés dites ‘bordées’, qui vont jusqu’à l’Egypte. Dans ces pays, traditionnellement dépendants de la culture du lin, on dort habillé et sur le dos, bordé d’un drap et de couvertures, dans des chambres non chauffées. » Une habitude opposée à celle des pays nordiques. « Du nord de la France à la Scandinavie, la domestication des canards eiders a créé des sociétés à couettes. Les gens dorment nus, lovés en chien de fusil dans des couettes personnelles, même s’ils dorment côte à côte. Et les chambres sont chauffées. » Le typique lit à deux en largeur 140 utilisé avec monocouette et pyjama est donc un ovni français générateur de stress dont, estime M. Dibie, « on ne nous a pas vendu le mode d’emploi« .

« Dormir à deux, c’est plus difficile qu’il n’y paraît »

Le Monde.fr | 22.10.2012
Dormir à deux est un acte récent pour notre espèce, et qui n’a rien de naturel. Sollicités à nous faire part de leur témoignage, les lecteurs du Monde.fr sont partagés sur le « bonheur » de dormir ensemble. S’il en est pour qui ce n’est pas un problème, bien au contraire, les autres ont opté pour des lits en grande largeur, sinon des boules Quiès. Certains, plus radicaux, vont jusqu’à faire chambre à part. Ce qui ne les empêche pas de s’aimer
CEUX POUR QUI DORMIR À DEUX EST UN PROBLÈME… NON RÉSOLU
Il ronfle, par Séverine
Pas faits pour dormir ensemble, par Ana
Une contrainte, par Wilhelm
LES ADEPTES DES LITS EN GRANDE LARGEUR
Nuits folkloriques, par Lauren
Plus de confort avec l’âge, par Sophie
LES ADEPTES DES LITS SÉPARÉS
Des lits jumeaux, par Jean
Chacun sur son matelas, par Céline
Chacun sur son matelas, par Céline
VIVE LES BOUCHONS D’OREILLES !
Jamais sans…, par Cédric
CEUX QUI FONT CHAMBRE À PART
Ne pas le « heurter » physiquement, par Monique
Je dors comme un ange, par Gabriel
Plus reposé, par Thomas
Pour le meilleur, par Pomme
CEUX POUR QUI TOUT ROULE
Besoin de ce contact, par Sarah
Seul, je dors moins bien, par Philippe
Fusion, par Loïc
Canaliser ma nervosité, par Claire
Le temple de notre amour, par Christian

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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