Jean-Claude Guillebaud : l’illusion financière

Chronique du Nouvel  Observateur  – 25 octobre 2012 –
J’emprunte ce titre à un ouvrage en tous points exceptionnel de Gaël Giraud (1). Son auteur est un « repenti » particulièrement bien informé. Normalien, docteur en mathématiques appliquées, il baigna longtemps dans le monde de la finance, comme consultant auprès de plusieurs banques d’investissement parisiennes. Son métier consistait à conseiller les « traders », en mettant à leur service ses talents de mathématicien. Ayant aujourd’hui rompu avec et univers frénétique (il est devenu jésuite), il n’est pas mal placé pour nous décrire la paranoïa spéculative qui gangrène insidieusement nos sociétés, et nous adjurer de rompre avec ce qu’il appelle l’« illusion financière ».
Lisant ces pages, je songeais au livre prémonitoire publié en 1966 par Viviane Forrester, « L’Horreur économique », et qui scandalisa les sots, mais seulement eux. Giraud aurait pu légitimement titrer le sien « l’Horreur financière ». Horreur ? Songeons aux films produits par Hollywood ces dernières années au sujet de la finance : des deux volets du « Wall Street » d’Oliver Stone au superbe « Margin Call » de J.C.Chandor (2011), en passant par nombre d’autres, tous grinçants et glaçants. Chez nous, la prochaine sortie (le 12 novembre) du film de Costa Gavras « Le capital », enfoncera le même clou. Logique : la montée en puissance de la déraison financière, les blessures infligées aux peuples – et au principe démocratique – par cet impérialisme obtus dépassent l’entendement.
En toute logique, nous devrions en parler chaque jour, nous révolter, nous mobiliser, nous indigner du matin au soir. Toutes proportions gradées (le meurtre en moins), les traders fous sont presque aussi dangereux que les djihadistes, comme l’avait un jour subodoré l’universitaire américain Benjamin Barber.
Dès lors, une question se pose. Comment se fait-il que ces choses si bien vues et décrites par les cinéastes et les romanciers ne soient pas mieux prises en compte par les commentateurs pressés, les économistes médiatiques, les politiciens sermonneurs ? D’où vient ce décalage ? Comment la pensée dominante parvient-elle à se murer dans un tel aveuglement ? En effet, ce n’est pas aux financiers mais bien aux citoyens ordinaires que l’on fait quotidiennement la leçon (austérité punitive, admonestations moralisatrices, etc.), en feignant d’oublier que nos démocraties sont aujourd’hui à double fond. Sous la croûte des apparences délibératives (la dette, les contraintes de compétitivité, la crise et tout le tintouin) grouille un petit monde de malfaiteurs en cravate. Il est aussi minoritaire dans l’univers des banques que les salafistes au sein de l’Islam, certes, mais il est agissant et même « tendance ».
 Gaël Giraud use d’un langage clair et accessible à tous, bien que très précis, pour décortiquer les procédés retors dont usent les spéculateurs ; des procédés qui sont ordinairement dissimulés dans le jargon protecteur en usage dans les salles de marché. La fausse scientificité du patois financier permet d’abuser le citoyen en l’intimidant. Je pense, entre autres, à la pratique du « tranching » qui consiste à mêler dans un même produit financier –CDO ou CDS – des créances sûres et d’autres « pourries » afin d’entourlouper les naïfs. Pour Giraud, cette idolâtrie financière implique une complicité collective, au moins passive, « qui n’est pas sans rappeler la terrible banalité du mal dont parlait Hannah Arendt (2)».
Nous devrions nous méfier, nous journalistes, de cette « complicité passive » à laquelle est vite tenté de céder quiconque veut « faire sérieux ». Giraud  en appelle in fine à la révolte démocratique mais aussi spirituelle. Une bonne idée…
(1)    Gaël Giraud, « Illusion financière », Editions de l’Atelier, 167 pages 17 euros.
(2)    Hannah Arendt (19061975), est une philosophe allemande naturalisée américaine, connue pour ses travaux sur l’activité politique, le totalitarisme et la modernité.

A propos werdna01

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