Autodestruction du capitalisme par le choc de compétitivité

AgoraVox – 5 novembre 2012 – par Bernard Dugué (son site)
 Après le rapport Attali pour doper la croissance, voici le rapport Gallois pour doper la compétitivité. Si ce choc de compétitivité semble être boudé par les socialistes, c’est que l’idée doit être pourrie. C’est aussi ce je pense, et que je vais essayer d’exposer, sans faire appel à des notions économiques compliquées qu’on enseigne à HEC ou à Dauphine.
 L’inventeur du capitalisme contemporain qui fonctionne, ce n’est ni Adam Smith, présenté comme père du libéralisme, ou Ricardo, théoricien des avantages comparatifs mais un certain Henri Ford, un patron légèrement allumé qui osa énoncer un précepte des plus fondamentaux en économie. Il faut que je paye mes ouvriers suffisamment pour qu’ils puissent un jour acheter les voitures que je produis dans mon usine avec mes travailleurs. Le capitalisme fordien était né au début du siècle, vite secondé par un autre capitalisme, plus spéculatif, qui conduisit à la crise de 29. Les travailleurs ne pouvaient plus acheter les produits avec leur salaire et pire que cela, des millions n’avaient plus de salaire, naviguant entre les soupes populaires et les agences d’intérim. De 1945 à 1975, le capitalisme fordien a bien fonctionné. Même un type aussi déjanté que Brian Jones des Stones savoura en son temps le plaisir d’avoir un logement à bas prix avec sanitaires et du gaz à l’étage. Ensuite, une longue crise a commencé et on ne va pas s’étendre.
 2012. Le choc de compétitivité est lancé, dans nombre de pays d’Europe, mais cette voie semble mener le Titanic de l’euro vers un iceberg qui l’enfoncera un peu plus. Dans « choc de compétitivité » il y a le mot « choc » et dans un système instable, le choc risque de ne pas se produire où on l’attend, avec aussi des ricochets à répétition. Ce choc de compétitivité, il relève plus du capitalisme à la japonaise et s’applique à une entreprise mais pas à une économie nationale. La France croit bien faire en imitant l’Allemagne qui avec les mesures décidées par un chancelier socio-démocrate, puis relayées par Mme Merkel, a pu monter en puissance et afficher un excédent commercial colossal. Le problème, c’est que cette embellie n’est pas structurelle mais conjoncturelle. Ce choc de compétitivité pousse les Etats vers l’abîme. La France croit jouer perso et s’en sortir avec cette mesure choc mais gageons que d’autres pays sauront aussi l’imiter. Et pour quels résultats ?
 Ce choc de compétitivité consiste à abaisser le coût du travail. Ce qui aura pour conséquence d’abaisser le pouvoir d’achat quelle que soit la solution choisie. L’augmentation de la CSG baisse les revenus des travailleurs, alors que la TVA dite sociale se répercute par l’inflation et par une absorption des taxes à des niveaux divers faisant que le revenu global des Français pour dépenser diminue. Admettons que d’autres partenaires économiques importants jouent du même ressort avec le choc. Italie, Espagne et même Allemagne qui pourrait suivre. Du coup, le travailleur français a moins d’argent pour acheter ses produits, et ceux venant d’Italie ou d’Espagne. Réciproquement, les consommateurs de la zone euro ont moins d’argent pour acheter les produits français.Et comme le système s’autoalimente, à la fin, les entreprises se trouvent avec des stocks de produits qui ne trouvent pas preneur et elles finissent par fermer ou créer du chômage partiel, solution acceptable à court terme, sauf qu’elle alimente elle aussi le processus puisqu’un travailleur à temps partiel à moins de revenus pour acheter les produits. Et c’est de cette manière que le capitalisme risque de s’effondrer, du moins en Europe. Je viens d’entendre une hypothèse des plus stupides venant de je ne sais quel dirigeant espagnol. Le choc de compétitivité n’aura pas des effets immédiats mais dès que la croissance reviendra, les résultats seront là. Oui, mais ce que je viens d’exposer, c’est que le choc de compétitivité risque de tuer la croissance. Ces gens ne sont pas crédibles. Le choc de compétitivité est plus une incantation magique qu’un concept économique efficace.
 Voilà pourquoi depuis des années je propose le choc de solvabilité, seule issue pour le capitalisme. Car ce qui était sous-entendu par Henri Ford, c’est que le capitalisme a besoin des travailleurs et des pauvres pour prospérer. En 2012, il est possible de générer par la voie monétaire une augmentation généralisée des bas revenus mais il est tout aussi plausible que le capitalisme aille dans le mur et que ce soit l’occasion pour remettre en cause le consumérisme et la croissance.

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