Chine – Succession de Hu Jintao : Xi Jinping, fils d’un héros dont le dernier acte politique a été de condamner publiquement les tueries de Tiananmen en 1989 …

Nouvel Obs 9/11/2012 – Par Ursula Gauthier correspondante permanente pour l’Obs à pékin
 Chine : le prochain numéro un, prince et fils du peuple
Il s’appelle Xi Jinping (prononcer shi djin-ping). Le futur numéro un chinois a d’abord connu la vie privilégiée des enfants de la dynastie rouge. Puis, après la disgrâce de son père, ancien compagnon de Mao, la pauvreté, la prison et la dureté de la vie paysanne. Quel dirigeant sera-t-il ? Itinéraire d’un homme qui n’a rien oublié…
A un mois du 18e Congrès du Parti, qui doit installer une nouvelle équipe dirigeante à la tête du pays, on ne connaît toujours pas le nombre exact de sièges à pourvoir, ni le nom des candidats et encore moins leur programme… Le pouvoir chinois reste un univers cadenassé où tout est secret d’Etat. En 2002, au moment où Hu Jintao accédait aux fonctions suprêmes, on savait si peu de choses sur lui que la blague la plus répandue était : ‘Who’s Hu ?’ Dix ans plus tard, on n’est pas beaucoup plus avancé, Hu ne s’étant jamais départi de son masque de technocrate dénué d’émotion.
A l’heure où il s’apprête à passer le relai, son successeur désigné, Xi Jinping, suscite les mêmes interrogations. Quelles sont ses convictions ? Ses projets ? Ses priorités ? Quelle politique va-t-il mener ? Va-t-il se contenter de gérer l’acquis, de « maintenir la stabilité » coûte que coûte comme son prédécesseur ? Ou va-t-il enfin lancer les réformes politiques nécessaires pour répondre aux graves problèmes sociaux et établirun système plus juste ?
Xi Jinping se garde bien de donner des réponses précises. Comme Hu en son temps, il s’interdit toute opinion trop tranchée qui pourrait inquiéter l’une des factions, heurter un baron rival ou déplaire à l’un de ses propres protecteurs.
 La dynastie rouge, profondément traumatisée par les déchirements et les délires de l’époque maoïste, craint comme la peste les personnalités fortes. Le numéro un doit être un homme de compromis, de consensus, qui devra naviguer parmi les infinies subtilités d’un système de clans et de coteries. D’où l’étiquette d’apparatchik insipide que certains s’empressent de coller au successeur désigné. Une sorte de Hu bis, dont il n’y a rien de sérieux à espérer.
 Pourtant, tout oppose les deux hommes. Grâce aux nombreuses informations dévoilées par WikiLeaks, et au flot de publications à Hong Kong et à Taïwan, c’est l’image d’une personnalité particulièrement forte et réfléchie qui émerge, héritière d’une histoire dramatique.
 Sur le plan du style d’abord. Malgré sa prudence et sa discrétion, Xi Jinping exhibe l’assurance innée des rejetons des dignitaires, qu’on appelle ici les « princes rouges ». Quand il naît en 1953, son père, Xi Zhongxun, est vice-Premier ministre. Le petit Jinping connaît une enfance ultra-privilégiée dans le cadre idyllique de Zhongnanhai, vaste ensemble de parcs, de lacs et de palais aux toits dorés situé à deux pas de la place Tiananmen, dans une annexe de la Cité interdite où vit et travaille la poignée de hauts dirigeants.
 Alors que les Chinois sont plongés dans la misère, ces familles mènent grand train, avec cuisiniers, gouvernantes et chauffeurs. Comme tous ses camarades, le petit Xi fréquente une école d’élite, où on lui inculque la conviction qu’il est un héritier de la révolution.
Mais en 1962, l’ire de Mao s’abat sur Xi Zhongxun, accusé d’activité anti-Parti et jeté en prison pour 17 ans. Xi Jinping a alors 9 ans, c’est la cassure. La famille est expulsée du paradis, les enfants livrés à eux-mêmes. En 1966, quand éclate la Révolution culturelle, il est encore trop jeune pour faire partie de ces terrifiants « gardes rouges » qui martyrisent leurs aînés au nom de Mao.
 D’ailleurs, il n’est qu’un fils de « contre-révolutionnaire » et doit dénoncer quotidiennement son père, ce dont il gardera un souvenir horrifié. A 14 ans, il est envoyé à la campagne, dans une région misérable du Shaanxi où le vieux Xi avait jadis dirigé une guérilla. Pendant sept ans, il va y mener la dure vie des paysans, mangeant du gruau, gardant les moutons, cueillant le fourrage, transportant de lourdes charges à la palanche et dormant dans une habitation troglodytique sans eau ni électricité.
Il souffre de solitude, loin des siens. Mais il est costaud, il travaille dur. Il apprend à produire du bio-gaz avec le lisier de cochons, remporte des tournois de lutte et s’attire la sympathie des paysans. Encore adolescent, alors que son père croupit toujours en prison, il décide de survivre « en devenant plus rouge que rouge ».
 Il veut vaincre la disgrâce et conquérir sa place au sein du Parti. Il y sera finalement admis en 1974, au bout de la neuvième demande. Le village le bombarde immédiatement secrétaire de la branche locale du PC. Il a 21 ans. Un an plus tard, sa vie bascule à nouveau : à la demande des villageois, il est admis à la prestigieuse université Tsinghua à Pékin, d’où il sortira avec un diplôme d’ingénieur chimiste.
 La Chine vit alors un tournant historique. En 1978, Deng Xiaoping prend le pouvoir et tourne la page maoïste. Réhabilité, Xi Zhongxun est nommé à la tête de la province du Guangdong où il est le premier à expérimenter les fameuses réformes économiques qui feront de la Chine, 30 ans plus tard, la deuxième puissance mondiale. C’est également lui qui crée dans un village de pêcheurs la première « zone économique spéciale » qui deviendra la fameuse cité de Shenzhen. Grâce à l’entregent paternel, Xi Jinping devient le secrétaire particulier d’un général qui préside la puissante Commission militaire. Les portes de la reconquête lui sont ouvertes.
Les dépêches de WikiLeaks le décrivent comme un jeune homme ambitieux, décidé à se forger une carrière à la force du poignet. Alors que ses amis « princes », qui ont tous souffert de l’exil rural, s’enivrent de fêtes, d’alcool et d’idées venues d’Occident, Xi étudie le marxisme et s’abstient de courir les filles qui le trouvent d’ailleurs « ennuyeux ». Bon nombre de « princes » se détournent de la politique, préférant une carrière dans les arts, le business, ou à l’étranger. Pas Xi Jinping, qui décide au contraire en 1982 d’aller travailler comme secrétaire local du PC dans une sous-préfecture, loin du confort de Pékin et de la protection de son père.
 Ses amis ne comprennent pas son choix. Il répond que les années passées auprès des paysans du Shaanxi lui ont donné le goût de l’action politique, et la conviction qu’il est « bon à ça ». Grâce à son père, il possède un réseau au sein de l’élite politique et une connaissance intime du fonctionnement du système. Il lui doit surtout la conviction que des dirigeants communistes dévoués sont indispensables pour une Chine forte et une société juste. Pendant les vingt-cinq années suivantes, Xi Jinping gravit les échelons un à un. Partout où il passe, il laisse le souvenir d’un responsable « pragmatique, prudent, bosseur et modeste« . Il devient patron de province – le Fujian, le Zhejiang, puis Shanghai – sans changer de style.
 Sous son règne, des ONG, des syndicats non-officiels fleurissent, des candidats indépendants sont élus aux assemblées locales. Xi favorise les échanges commerciaux avec Taïwan et le développement des PME. Au fil du temps, il acquiert une véritable expertise en business. Mais c’est la théorie marxiste qu’il choisit d’étudier par correspondance, obtenant un doctorat en 2002, à l’heure où ses collègues se tournent vers les études de management. Xi veut posséder les titres de ses ambitions, et dissiper à l’avance la méfiance que son statut de « prince » ne manquera pas de susciter.
 A plusieurs reprises au cours de sa carrière, Xi Jinping est amené à « nettoyer » les dégâts de gros scandales de corruption, récoltant le surnom de « Monsieur Propre ». Lui-même mène une vie frugale, prend ses repas à la cantine, circule en minibus et refuse la classique voiture avec chauffeur. Il décline les cadeaux, pots-de-vin et autres avantages. Insensible aux honneurs et au décorum, il déteste que l’on fasse état d’une haute extraction. Les dépêches de WikiLeaks le décrivent comme « non corrompu, pas intéressé par l’argent », et même « révolté par la commercialisation généralisée de la société chinoise, avec ses nouveaux riches, ses fonctionnaires corrompus, sa perte des valeurs, de la dignité et du respect de soi ».
 Xi Jinping n’hésite pourtant pas à se ranger sous l’aile de l’ancien président Jiang Zemin, malgré les casseroles qui entachent notoirement sa réputation. En effet, sans « protecteur » pas de carrière politique en Chine. Or Jiang, qui est le puissant chef de file des « princes » et le patron du clan des Shanghaïens, a les moyens de pousser son poulain lors des consultations internes qui déterminent les promotions. C’est ce qu’il fera pour favoriser l’ascension de Xi, jusqu’à obtenir en 2002 sa désignation comme candidat à la succession. En retour, Xi devra « prendre soin » de Jiang et de sa clique, protégeant le vieux leader contre toute tentative d’exhumer les nombreux cadavres qui remplissent ses placards…
 Xi Jinping se plie aux règles du jeu. Il endosse l’étiquette de « prince », mais sans l’arrogance ni l’esprit de caste et encore moins le goût du bling-bling. Il sera le plus « peuple » des princes, ce qui lui vaudra également la sympathie du clan opposé, la Ligue, et de son chef, le président Hu Jintao. Ce dernier a pourtant un autre candidat à sa propre succession, Li Keqiang, issu comme lui de la Ligue. Mais les « votes informels » organisés lors de diverses rencontres sont clairs : l’aimable Xi remporte plus de 90% des suffrages ! Les deux clans tombent d’accord sur le « candidat du compromis ». 35 ans après s’être promis de reconquérir le Parti, Xi Jinping est désigné comme dauphin (et vice-président) en 2007.

Peng Liyuan, célèbre soprano de l’armée, Mme Xi à la ville
Le prochain numéro un a un atout cœur : son épouse, bien plus célèbre et depuis bien plus longtemps que lui, la chanteuse Peng Liyuan, membre d’une troupe de l’armée – ce qui lui a permis accessoirement de cultiver les militaires. Pour les nombreux Chinois qui attendent impatiemment des réformes politiques, c’est la figure du père Xi qui autorise tous les espoirs. Xi Zhongxun a en effet osé s’élever à trois reprises contre l’autorité du leader suprême et a payé à chaque fois son courage par la disgrâce.
 « Non seulement Xi Jinping connaît exactement la situation des plus déshérités, ayant lui-même enduré de grandes souffrances pendant la Révolution culturelle, mais il est le fils d’un héros dont le dernier acte politique a été de condamner publiquement les tueries de Tiananmen en 1989… Comment ne pas espérer qu’il ait hérité de lui quelques gènes ? » réagit un professeur pékinois qui a fréquenté le futur président. Pourtant, il est inquiet : Xi est un homme « trop bon, trop doux », explique-t-il. Comment pourra-t-il réformer un système totalement gangrené par des coalitions d’intérêts devenues gigantesques ? La décennie de Xi Jinping sera celle du combat contre l’hydre ploutocratique.
Le 18ème congrès – Réunis en congrès (le 18e), 2270 délégués doivent « élire » les membres du Comité central du Parti communiste (200 environ). Ces derniers « élisent » les membres du Politburo (25 personnes) qui, à leur tour désignent les membres du Comité permanent, organe suprême (7 ou 9 personnes), dont le prochain numéro un (Xi Jinping) et le prochain Premier ministre (Li Keqiang).
 Leaders : 5e et 6e générations – Le Congrès se réunit tous les cinq ans, mais le tandem premier secrétaire-Premier ministre est désigné pour dix ans. Le 18e Congrès va désigner les leaders de « la 5e génération » (depuis Mao). Lors du congrès suivant, le 19e, des dirigeants ayant dépassé l’âge de 70 ans seront remplacés par de jeunes leaders de « la 6e génération » (40-50 ans), qui seront à leur tour intronisés lors du 20e congrès, en 2022.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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