Au secours, les transhumains sont là !

Politis.fr – 21 novembre 2012 – Christine Tréguier
Est-ce que les termes « transhumanisme », « NBIC » (nano-bio-informatique convergence) ou « singularité » vous disent quelque chose ?
Est-ce que les termes « transhumanisme », « NBIC » (nano-bio-informatique convergence) ou « singularité » vous disent quelque chose ? Commençons par le second, qui a le mérite d’être explicite. En croisant nanotechnologies (science de la manipulation des atomes, pour faire simple), biotechnologies (manipulation des briques de base du vivant) et informatique mise au service des précédentes disciplines mais aussi des sciences cognitives, de la biologie de synthèse, etc., des apprentis sorciers de haut niveau espèrent créer un monde nouveau. Un monde sans humains, documentaire de Philippe Borrel diffusé sur Arte, explore ce projet fou digne d’un Docteur Folamour.
Si on écoute les prêcheurs des NBIC, il s’agit du monde magnifique des techno-sciences, celui où l’homme sera augmenté, amélioré, cyborguisé. Sa force physique sera augmentée par des prothèses bioniques et des nano-implants, il mourra plus vieux, donc pourra travailler (beaucoup) plus longtemps. Il sera surveillé, pardon monitoré, par des « poussières intelligentes » (des nano-caméras ambiantes), ses pensées seront décryptées en temps réel ou quasi. Il sera enfin libéré des réalités contraignantes de l’humanité.
Mais Borrel s’interroge et les pousse à s’expliquer : un meilleur des mondes pour qui, pour quoi ? Le voile s’écarte. Les maîtres de cette transhumanité future ne conçoivent finalement qu’un monde identique au nôtre, juste amélioré au profit de la rentabilité et du libéralisme sans limite. Il suffit de les écouter attentivement pour comprendre qu’il n’est aucunement question d’en finir avec la violence ou avec l’exploitation sans pitié de l’humain par l’humain. La guerre perdurera et sera, au mieux, moins létale et plus performante.
Les capacités humaines seront accrues pour une plus grande efficacité. Le cerveau des transhumains sera (en tout cas ils en caressent l’espoir) conquis et colonisé grâce à des nano-sondes et des programmes cognitifs de captation des pensées. Si on les écoute, il n’y aura bientôt plus que les robots (et eux) qui pourront rêver tranquillement. On est dans le fantasme démiurgique du Franken-humain et d’une hypothétique immortalité, prétexte à des collectes massives de fonds publics et de donations privées. C’est du sérieux, il y a là la DARPA (officine R&D de l’armée américaine), les grands manitous des biotechs, des nanotechs et de la bio-informatique, des consultants et des business angels aussi allumés que bêtes, des membres du gratin techno-médiatique et même des ex-futurs présidents qui (yes they can) s’affichent comme supporters du transhumanisme.
Et la « singularité » dans tout ça ? C’est une proposition de Ray Kurzweil. Il prévoit son avènement – c’est-à-dire le moment où un superordinateur sera plus puissant qu’un cerveau humain, et pourra alors le simuler – aux alentours de 2048. C’est tout l’aboutissement du programme transhumaniste, la domination de l’humain par la machine-homme libérée du physiologique et de tout ce qui la rendait insuffisamment contrôlable. Un monde sans humain… 
Vous voilà donc au courant : quelques poignées de savants fous et d’investisseurs prétendent modeler l’avenir pour vous et avec votre gracieuse participation. Sur leurs sites, on trouve le credo du crowdsourcing (« externalisation ouverte ») appliqué au profit : « Laissez le public innover pour vous ! » Et si on les laisse avancer, l’équation de nos vies se réduira finalement à l’injonction : « Mutez et devenez humains-machines ou mourez. » Surtout les pauvres et les mal formés. Avec, toujours, une autre possibilité non formulée : Désertez cet avenir et construisez le vôtre ensemble et sans eux !

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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