Le Mexique va-t-il être vendu à Monsanto ?

Charlie Hebdo  du 28 novembre 2012 – Fabrice Nicolino
Délirant mais possible : le président mexicain envisage de fourguer 2,4 millions d’hectares à Monsanto pour y planter du maïs transgénique. Au risque de contaminer à jamais l’une des sources majeures de l’alimentation humaine.
Pensez cinq secondes au maïs, la pante alimentaire la plus cultivée dans le monde. C’est un miracle, amis athées. Mais faisons d’abord un détour par Nikolaï Vavilov, héros de l’humanité, mort au goulag stalinien en 1943 (1). Ce botaniste russe a réuni une collection sans égale de semences récupérées par lui au cours d’interminables voyages sur tous les continents. Il avait découvert, avant tout le monde, qu’il existe des « centres d’origine » de la biodiversité alimentaire. Des « hotspots », comme diraient plus tard certains biologistes, des « points chauds » où sont apparus le blé, le riz, le maïs et toutes les plantes qui nourrissent les populations. Pendant un voyage au Mexique, en 1930, il établit par exemple l’arbre généalogique du maïs, qui contient, comme on ne le sait pas, la téosinte, son ancêtre sauvage.
Monsanto pour l’épi unique
Si cette fripouille de Felipe de Jesùs Calderon Hinojosa réussit son coup, il n’y aura plus à chercher. Président du Mexique depuis 2006, Calderon a perdu les élections de juillet et doit rendre son tablier le 1er décembre. Alors qu’il ne lui reste que quelques jours de pouvoir, va-t-il oser fourguer 2,4 millions d’hectares – davantage que la surface d’un pays comme le Salvador voisin – à Monsanto, Dow et DuPont, géants américains de l’agrobusiness ?
Dans une alerte rouge, la très sérieuse association ETC (2) affirme que oui et lance un appel à l’ONU, expliquant : « Si les transnationales obtiennent satisfaction, ce sera la première libération massive, à échelle commerciale, d’OGM visant le centre d’origine d’une plante alimentaire globale. » Dans cette hypothèse, le maïs OGM contaminerait à jamais le maïs historique, qui offre une palette de milliers de variétés adaptées à toutes les conditions écologiques possibles. Le travail de sélection des paysans, étendu sur 7 000 ans, serait jeté aux chiottes.
Toujours selon ETC, le président mexicain est en cheville étroite avec Monsanto, boîte à laquelle il aurait promis une sorte de « cadeau d’adieu ». L’association Red en Defensa del Maïz parle carrément de coup d’Etat de fait, tandis qu’un responsable mexicain de Via Campesina, Alberto Gomez, estime : « Depuis vingt ans, le gouvernement met en danger notre souveraineté alimentaire en ouvrant notre agriculture au marché mondial. Et voilà qu’ils cherchent à nous empoisonner avec du maïs transgénique. Nous ne le permettrons pas. »
Cela peut sembler parano, mais, depuis l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), signé en 1994 entre le Canada, le Mexique et les Etats-Unis, la dérégulation des échanges a peu à peu détruit l’agriculture mexicaine. Et depuis 2008, le maïs et les haricots – entre autres – importés ne sont plus taxés. Le Mexique, longtemps exportateur de maïs en importe aujourd’hui massivement. Au profit notamment de Monsanto.
Or, en janvier 2009, Calderon rencontrait Hugh Grant, le grand patron de Monsanto, au grand forum économique de Davos. Ce que se sont dit ces deux personnages reste secret, mais au retour, Calderon autorisait des essais en plein champ de maïs OGM, rompant ainsi avec un moratoire en place depuis 1999. Comme à la parade, Monsanto annonçait peu après un investissement de 154 millions d’euros au Mexique.
Foin de calomnies, et tournons-nous vers la science. Des savants mexicains connus dénoncent à leur tour, dans un appel du genre flippant (3), « l’approbation imminente de culture de maïs transgénique à grande échelle » rappelant la nécessité absolue de maintenir la diversité génétique actuelle de cette plante, notamment pour faire face aux nouvelles menaces liées au dérèglement climatique. Les mexicains qui ne se sont pas encore couchés devant Monsanto ont une belle phrase pour résumer tout cela : «  Sin maïz no hay pais ! » Sans maïs, pas de pays.
(1)    Lire l’excellent Aux sources de notre nourriture, de Gary Paul Nabhan, editions Nevicata.
(2)    http://www.etcgroup.org/es/content/masacre-del-maiz-mexicano
(3)    http://www.uccs.mx/doc/g/planting-gmo-corn_es
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L’étude sur le maïs OGM et l’herbicide Roundup, faite par l’équipe de Gilles-Eric Séralini de l’université de Caen, publiée cet automne, vient d’être rejetée définitivement par l’Agence Européenne de sécurité alimentaire… !!
Pour l’Agence européenne de sécurité des aliments (Efsa), « les conclusions de l’équipe de Séralini ne sont pas étayées par des données. Des lacunes importantes sont constatées dans la conception et la méthodologie de ce travail. Des normes scientifiques n’ont pas été respectées, donc un réexamen des évaluations précédentes (qui concluaient à la non nocivité des maïs transgéniques dont le NK603), n’est pas justifié.  » l’Efsa précise que les évaluations « distinctes et indépendantes » ont été effectuées par ses experts (??) et par six états, dont l’Allemagne, l’Italie et la France.
Actuellement deux OGM – le maïs MON810 et la pomme de terre Amflora – sont cultivés dans l’Union européenne et une cinquantaine d’autres, dont le NK603, ont obtenu une autorisation pour l’alimentation animale et humaine. (Métro France – jeudi 28 novembre 2012)
Malgré le refus de l’étude de Gilles-Eric Séralini par des autorités sanitaires, la polémique autour du maïs transgénique ne s’arrête pas là. Lundi, trois anciennes ministres de l’environnement ont demandé dans une tribune la révision des études qui ont permis l’autorisation de mise sur le marché du maïs transgénique NK603 et du désherbant Roundup.
Dans une tribune parue lundi dans le journal gratuit 20 minutes, les anciennes ministres de l’Environnement Ségolène Royal (de 1992 à 1993), Corinne Lepage (de 1995 à 1997) et Dominique Voynet (de 1997 à 2001) déclarent en effet se réjouir « de la volonté exprimée par le gouvernement (…) de remettre à plat les systèmes d’évaluation des OGM et des pesticides et d’exiger des tests de toxicité à long terme » après la polémique née de la fameuse étude du professeur Gilles-Eric Séralini.
On aimerait quand même connaître l’identité des experts missionnés et la nature de leurs liens éventuels avec le lobby de l’agrobusiness.

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