Ministre des PME, de l’Innovation et de l’Economie numérique : Le mantra de Fleur Pellerin – Portrait par Olivier Wicker et Boris Manenti

Nouvel Obs 02/12/12

anofleurpellerin

Fleur Pellerin, soldat numérique
Faire de la France une grande nation digitale, c’est l’ambition de cette jeune ministre, énarque, fan de la série « Homeland » et qui a dû renoncer aux blagues sur Twitter.
« Vous voulez un Coca Skyfall ? » Robe près du corps à imprimé fleuri, silhouette et déplacements gracieux, la James Bond Girl de Bercy tend la canette siglée. Ses ongles, vernis de couleur taupe, enserrent le métal argenté. Pendant quelques secondes, on hésite sur le titre de la séquence : « Dangereusement vôtre » ? « Rien que pour vos yeux » ? En fait, ça sera « Au service secret de sa Majesté ».
« La seule chose qui me guide est ce besoin de faire quelque chose d’utile pour l’intérêt général. » C’est le mantra de Fleur Pellerin. Elle le répète d’une voix policée et douce. Mais dans le ton, on sent une maîtrise qui vient de loin. Il y a bien ses longues mains qui cherchent un objet à tripoter. Elle trouve un trombone, le tord, l’enroule à mesure qu’elle se dévoile. Elle a hérité à 38 ans du ministère chargé des PME, de l’Innovation et de l’Economie numérique, « un ministère sexy », a-t-elle dit récemment à un magazine féminin.
Il y a un an, cette socialiste 2.0 était inconnue. Aujourd’hui, elle prend plutôt bien la lumière. Fleur Pellerin apprend tout très vite.
« Un bon petit soldat »
anofleur pelerin
Née en Corée du Sud et adoptée à l’âge de 6 mois, elle obtient son bac à 16 ans, étudie l’économie à l’Essec, enchaîne avec Sciences-Po, pour sortir de l’ENA à 26 ans. Un pur produit de la méritocratie à la française. « A l’ENA, Fleur était une étudiante douée et brillante qui nous impressionnait », raconte son condisciple Julien Bargeton, désormais adjoint au maire de Paris. « Elle avait déjà ce côté déterminé et opiniâtre mais toujours calme et sympathique. »
La jeune femme entre à la Cour des Comptes, où elle s’occupe surtout de culture, suivie de peu par Julien Bargeton : « J’ai découvert que cette femme appliquée a beaucoup d’humour. Je me souviens de fous rires quand nous aidions Philippe Séguin à enfiler sa robe de magistrat. »
En privé, la ministre serait aussi une tueuse au karaoké. Durant la campagne de François Hollande, elle a essayé l’humour sur Twitter. Ça n’a pas fonctionné. « J’ai dû lever le pied, tout le monde ne comprenait pas mon humour au second, troisième ou quatrième degré, confirme-t-elle. J’ai adopté la posture de la fonction. »
Quand elle parle de son ministère, elle passe en mode « Flower Point ». Un petit robot se plugge dans son cerveau. Il prend la parole et déroule cette rhétorique impeccable. Fleur Pellerin rappelle que son poste englobe le numérique mais aussi les PME, « soit 97% des entreprises françaises ». Si elle ne devait mener à bien qu’un seul dossier, elle aimerait que « la France soit reconnu comme une grande nation digitale. Cela passe par la création dans toute la France de clusters, ces quartiers numériques regroupant des investisseurs et des entreprises afin de favoriser l’émergence de start-up innovantes. »
Le vieux rêve d’une Silicon Valley à la française qu’elle voudrait concrétiser à Paris. L’objectif s’inscrit dans la ligne de François Hollande, qui a rappelé face à Google « la grande ambition de la France pour le développement rapide du numérique ». La ministre s’amuse : « Je suis un bon petit soldat. » Elle a participé discrètement à la candidature de Jospin (2002) et de Royal (2007). Avec Hollande, elle a senti enfin la bonne odeur des campagnes, « celles qu’on gagne ». Mais elle n’a pas le droit à l’erreur.
« Elle ne s’arrête jamais »
anof pelerin
Face à cette « expérience du troisième type » que constitue un ministère, elle maintient ce comportement qui jusque-là lui a très bien réussi : être un bourreau de travail. Et pour bosser, Fleur Pellerin bosse. Ses collaborateurs ne s’y sont pas encore habitués : « C’est dingue, elle ne s’arrête jamais… » Avec le souci du détail d’un horloger suisse, elle peut, tard le soir, vérifier chaque virgule des communiqués de presse. La fonction lui prend aussi tout – ou presque – de son temps personnel. Cela fait quelques semaines qu’elle est bloquée au milieu de la série « Homeland ».
La ministre déléguée adore aussi la peinture, en particulier reproduire les tableaux de Hopper ou de Hockney. Mais elle n’a plus le temps. Ni de voir l’expo du premier au Grand Palais ni de continuer de copier le second (une reproduction du « Big Splash » est accrochée à l’entrée de son bureau). Rideau aussi pour l’instant sur la littérature. La lecture du « Professeur de désir » (de Philip Roth qu’elle adore), roman libertin et politiquement incorrect, supplantée par les rapports de l’Arcep, le gendarme des télécoms.
La bûcheuse est appréciée, à Bercy, par son « ami » Moscovici ou « Arnaud » (Montebourg), qu’elle « côtoie quotidiennement ». Il y a eu des clashs à répétition avec sa collègue Aurélie Filippetti sur le financement de la culture numérique ou la taxation de Google en faveur de la presse. A l’évocation de la ministre de la Culture, le visage de Fleur Pellerin se fige durant quelques secondes. « Au début, c’était compliqué », reconnaît-elle. La querelle a énervé jusqu’à Hollande. Puis la hache de guerre a été officiellement enterrée, les sujets répartis : à Pellerin, les questions fiscales ; à Filippetti, les enjeux culturels. « Au final, nous ne travaillons pas énormément ensemble. »
A droite, la députée Laure de La Raudière, en charge du numérique à l’UMP la félicite d’avoir réussi à obtenir « une exposition médiatique forte ». Mais la députée d’Eure-et-Loir prévient : « Elle doit aussi être entendue à l’intérieur du gouvernement pour éviter les couacs, comme la désastreuse mesure visant à taxer les entrepreneurs. » Le projet de loi de finances 2013 prévoyait une forte taxation sur les cessions d’entreprises, décriée par les dirigeants de start-up avec le mouvement des Pigeons, puis par le Medef.
Un volet sur lequel Fleur Pellerin n’a pas été consultée, mais où elle a dû assurer le service après-vente après la suppression de la taxe. « J’ai été assez affectée par cet épisode », confie-t-elle. « J’ai été montrée du doigt alors que tout mon travail pour construire une relation équilibrée avec les entrepreneurs et les syndicats a été mis à mal. La politique est parfois violente. »
« Le ministère, c’est un CDD »
Malgré cet accident de parcours, la ministre reste appréciée des entreprises du numérique. « Je retiens l’image de quelqu’un de posé, sans idées préconçues et à l’écoute, estime Maxime Lombardini, directeur général d’Iliad, maison-mère de Free. Elle connaît bien les sujets qui nous préoccupent, comme la fiscalité du numérique. »
Constat partagé par Clément Moreau, patron de la start-up Sculpteo, spécialisée dans les imprimantes 3D : « Nous sommes ravis de son action et de son énergie. Fleur a une réelle vision et considère que l’avenir de la France passe par le numérique. »
A gauche, on lui reproche toutefois « une approche technique des questions numériques. Elle doit maintenant afficher une vision politique avec une prise de position forte, sur la vie privée par exemple. » Un discours marquant sur les libertés numériques, à l’image de celui d’Hillary Clinton en 2010, permettrait à la ministre d’habiter son sujet.
Mais le soldat Fleur Pellerin ne manque pas d’ambition. Dès 2004, ses collègues de la Cour des Comptes aimaient lui prédire un avenir de ministre. « Avec humour et sans prétention, elle n’excluait jamais l’idée », se souvient Julien Bargeton.
Difficile de prédire son avenir. Certains la voient comme une NKM de gauche. La maire UMP de Longjumeau a été secrétaire d’Etat au numérique, avant une nomination au ministère de l’Ecologie et un poste de porte-parole de Nicolas Sarkozy pendant sa seconde campagne. A l’énoncé des initiales NKM, issue d’une lignée d’élus, Fleur Pellerin, fille d’un entrepreneur et d’une femme au foyer, sort ses flèches : « Moi, au moins je ne suis pas issue du sérail ! » Avant d’ajouter : « L’Ecologie ? Non, franchement ce n’est pas pour moi. »
Puis, retour à la langue de bois : « Je me concentre sur mes dossiers en posant des jalons pour l’avenir, même si je ne suis plus là. Après tout, le ministère, c’est un CDD. »
« Cette fille est rusée »
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Fleur Pellerin n’a jamais été élue. Dès son arrivée dans l’entourage de Hollande, beaucoup de socialistes ont guetté en coin cette inconnue des instances dirigeantes. Avec le soutien de Pierre Moscovici, le directeur de campagne, elle est devenue la seule chef de pôle – et désormais seule ministre – à ne s’être jamais frottée au suffrage universel. De cette faiblesse, elle a conscience. « Comme je n’ai pas de légitimité élective, je dois me forger une légitimité dans le boulot », explique-t-elle.
La ministre réfléchit à se présenter aux élections municipales de 2014 de Montreuil et Vincennes. Elle en a d’ailleurs déjà discuté avec Claude Bartolone, influent député de Seine-Saint-Denis, mais se présenter la priverait de son ministère, non cumul des mandats oblige. Au PS, on lui conseille « de se mettre à son compte via les municipales », histoire « d’acquérir cette légitimité politique qui lui fait défaut pour peser ».
Elle ferme pour l’instant le dossier : « Ce n’est pas à l’ordre du jour. » En 2013, la ministre techno sera attendue au tournant sur des sujets comme le déploiement de l’internet très haut débit ou la protection de la vie privée. « Je ne me fais pas de soucis pour son avenir, forcément brillant, estime un proche collaborateur. Cette fille est rusée. »
Portrait de Fleur Pellerin par Olivier Wicker et Boris Manenti publié dans le magazine « Obsession », offert en supplément du « Nouvel Observateur » du 27 novembre 2012.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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