L’écrivain public est un acteur social, Il reçoit des gens à bout de forces : fracture sémantique doublée de la fracture numérique.

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Rue 89 02/12/2012  Natalia Trouiller | Journaliste

 Ecrivains publics : Ce ne sont pas des lettres d’amour qu’on rédige

Madame M. est arrivée la première. En la voyant, toute petite sous le voile qui couvre impeccablement ses cheveux, des tas de petites cases de mon formulaire interne se sont cochées automatiquement : immigrée – sans travail – multiallocataire – famille nombreuse – époux au chômage – ne parle pas bien le français.
Je lui souris, la fais asseoir. Je lui demande ce que je peux faire pour elle. « Une lettre pour les impôts. » Pour leur dire quoi ?
« S’ils pouvaient me faire rembourser en plusieurs fois. » Ça, c’est le bout du fil. Je le saisis, commence à dévider la pelote avec elle. Elle est française. Veuve. Travaille comme femme de ménage chez des particuliers depuis la mort de son mari. Elle a cette phrase des mères qui ont perdu un enfant quand je lui demande combien elle en a : « Quatre, enfin trois. »
L’aînée est en train de passer l’internat, elle en est fière. Les autres filles ont « une bonne situation », comprenez qu’elles sont mariées. Est-elle suivie par les services sociaux ? « Jamais », dit-elle, avec le sursaut de ceux que l’on insulte. Mon formulaire interne en prend un vieux coup.
Elle parle le français mais ne l’écrit pas. Il y a quatre ans, la voisine qui lui remplit sa déclaration d’impôts a coché la mauvaise case : « temps plein » au lieu de « temps partiel », et la voici éligible pour la prime pour l’emploi. Le fisc s’est aperçu de l’erreur. Il lui réclame de l’argent, une somme que ses 700 euros mensuels actuels dont 600 de loyer ne peuvent honorer.
Des gens à bout de forces
Elle est aux abois. Ils le sont tous, d’ailleurs : depuis que nous avons ouvert cette permanence hebdomadaire d’écrivain public, nous qui nous étions préparées à nous faire dicter des lettres d’amour, nous ne recevons que des gens à bout de forces, de solutions, de portes où frapper.
A-t-elle fait des démarches pour percevoir une aide pour son loyer ? « Jamais », de nouveau, appuyé avec la même force. Puis : « Enfin, si, j’ai commencé une fois. Mais j’ai retrouvé du travail, alors j’ai tout annulé. »
Nous faisons sa lettre. Mon collègue appelle devant elle le conseiller des impôts qui s’occupe de son cas. Deux mois de sursis, jusqu’à réception de sa nouvelle déclaration. Mais après ? Elle remercie et c’est à ce moment-là qu’elle s’effondre.
« Vous vous rendez compte, la semaine dernière pour manger, j’ai pris sur la bourse de mon fils. »
Une lettre pour des prunes
C’est au tour de Monsieur F. Il parle avec un fort accent espagnol, malgré ses quarante ans passés ici. Il est fatigué, chaque atome de son corps respire la fatigue profonde et résignée de cette maladie si souvent croisée ici de l’asthénie d’étiologie administrative. Il marche difficilement, en appuyant de tout son poids sur une béquille qui a l’air de crier grâce à chaque pas. Il veut une lettre, lui, pour des prunes.
Quatre amendes pour infractions de stationnement en quatre mois. Il a été greffé du foie l’an dernier. Il vit seul. Il a fait une demande à la maison départementale des personnes handicapée pour avoir la carte de stationnement. Son dossier est en cours de traitement. En attendant, il est obligé de se garer comme il peut et où il peut, le plus près possible de sa pharmacie et de sa supérette, car marcher est une torture.
Nous écrivons sa demande de recours gracieux. Lui faisons la photocopie du récépissé de sa demande de macaron, en lui conseillant de la mettre en évidence sur le tableau de bord quand il quitte son véhicule. Il nous remercie, esquisse l’ombre d’un sourire et repart à pas lents.
Des dossiers à donner le vertige
Elle, ce sont ses rondeurs qui me l’ont fait mettre dans la case « assistée », bien que j’aie les mêmes. Les clichés ont la vie dure. Mais celle de madame K. l’est aussi. Elle souhaite écrire un courrier pour la commission DALO (droit au logement opposable) de la préfecture. Elle pose sur le bureau un dossier énorme. Je commence à feuilleter. Le vertige.
Elle est mariée, elle a eu cinq enfants en sept ans. Son mari et elle travaillent pour une entreprise de nettoyage. Éligibles à un logement social, ils ont pris ce qu’on leur proposait, 90m² dans un immeuble géré par un bailleur social. Mille euros de loyer par mois pour un logement dont le bail indique qu’il est « non décent » – divers certificats le montrent carrément insalubre. Mais si elle veut en partir, ce n’est pas à cause des moisissures, de l’électricité aux normes douteuses ou des trous dans le mur. C’est à cause du voisin du dessus. Un déséquilibré qui terrorise les habitants.
Elle a dû mettre ses deux plus grands garçons à l’abri chez une amie, à l’autre bout de la ville, parce que le cadet s’est fait fracturer l’épaule par une bouteille lancée exprès sur lui. Attestations du médecin. Le père qui travaille de nuit dort dans sa voiture tant les hurlements du voisins sont incessants le jour. Un jour, le fou a tambouriné à la porte d’un autre voisin, en pleine nuit, en hurlant tellement que le jeune homme a sauté par la fenêtre. Les attestations des voisins contiennent toutes une mention d’un anxyolitique.
La police décourage les plaintes et ne veut plus prendre les mains courantes.
« Mais madame, si on devait l’embarquer à chaque fois, il passerait sa vie chez nous ! »
Elle, elle veut juste pouvoir dormir de nouveau avec son mari et sous le même toit que ses enfants, sans avoir peur dès qu’elle ouvre la porte. Elle a demandé de l’aide partout. On l’a envoyée de structures municipales en structures départementales, elle croule sous des attestations plus hallucinantes les unes que les autres. Mais rien ne bouge. Nous écrivons la lettre. Une fois son dossier DALO posé, il lui faudra attendre la réponse six mois, et si elle est positive, encore trois mois d’attente le temps qu’un logement se libère.
Fractures sémantiques et numériques
Ce qui me frappe le plus chez tous ces gens et bien d’autres, c’est plus encore que la fracture sociale. C’est la fracture sémantique doublée de la fracture numérique. Dans les problèmes qu’ils rencontrent, on peut tous se reconnaître.
arue 89 écrivain publicLa différence entre eux et moi peut résider dans la taille des ennuis, mais elle réside surtout dans la différence de moyens. Je sais lire, je sais écrire, j’en ai même fait mon métier. Je sais faire la voix douce ou la voix fâchée au téléphone parce que je n’ai pas à me préoccuper de la syntaxe des phrases qui sortent de ma bouche, cela vient tout seul.
Les rendez-vous avec la sécu, les allocations familiales, toutes les administrations, je règle ça en un coup de fil, parfois deux ou trois, ou en quelques clics. Je rouspète et vitupère quand exceptionnellement il faut que je finisse par me déplacer.
Pour eux que l’école a laissés illettrés, ni le clavier ni le stylo ne peuvent porter leur voix, laquelle cherche déjà tellement ses mots. Ils sont ballottés d’administrations en administrations, qui croulent sous tellement de misère qu’elles parent au plus pressé faute de temps et de moyens humains et financiers. Je n’ai jamais rencontré, dans tous les interlocuteurs sociaux que j’ai eus au téléphone pour ces personnes, de fonctionnaires flemmards, méchants ou je-m’en-foutistes. Des gens submergés, ça, oui.
Pendant ce temps, la fin de la RGPP
Pendant ce temps, la gauche est occupée. Il paraît qu’il y a plus urgent. Une promesse de campagne à tenir coûte que coûte – marier les couples de même sexe – et une promesse de campagne en voie de trahison – la fin de la RGPP.
Quitte à trahir une promesse sur deux, essayez donc d’échanger, pour voir. M’est avis que ça aiderait plus de gens.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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