Une société bruyante : traumatismes sonores chroniques et santé visuelle.

Sud-Ouest 03/12/2012Par Hélène Rouquette-Valeins

Ouïe et vue en baisse : écrans et musiques amplifiées font du dégât

Les jeunes souffrent de plus en plus de surdité : MP3 et agressions musicales. Mais ils y voient aussi de moins en moins bien. Responsables : tous les écrans.

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La surenchère dans le volume sonore des concerts a débuté avec le hard-rock dans les années 1970 et atteint des sommets lors des rave parties.La consommation d’écrans, elle, a explosé avec le développement des jeux vidéos (Tadeusz Kluba )
Si on le laissait faire, il brandirait une banderole pour qu’ils protègent leur capital de cellules ciliées. Le professeur Vincent Darrouzet, chef du service ORL au CHU de Bordeaux, s’inquiète devant l’augmentation des risques de surdité chez les moins de 20 ans engendrés par les traumatismes sonores chroniques. Et martèle que seule la prévention peut éviter que ne grandisse une génération de sourds avant l’âge.
« Nous disposons d’études, en particulier coréennes, réalisées dans les années 1960, 1980 et 2000. Elles montrent que la prévalence de la surdité a considérablement augmenté, passant entre ces trois dates de 5 % à 7 %, puis 10 %. » En cause : l’usage des baladeurs MP3 et les concerts de musique amplifiée. Dans la propre équipe du professeur Darrouzet, le docteur Solange Milhe de Saint Victor vient de soutenir une thèse sur « l’intérêt des produits de distorsion acoustique dans l’évaluation des traumatismes sonores par musique amplifiée ». Avec le docteur Valérie Franco-Vidal, celle-ci participe à des séances d’information auprès des lycéens, où elles vantent les mérites des bouchons en mousse pour les oreilles.
 Limitation des décibels
La législation du travail a fixé des seuils de tolérance : au-delà de 85 décibels (correspondant à une rue à fort trafic), une exposition de plus de huit heures nécessite une protection ; au-delà de 90 dB (perceuse), il faut limiter l’exposition à deux heures ; et, au-delà de 100 dB (marteau piqueur), ne pas dépasser quinze minutes. Au-dessus de 115 décibels (explosion, avion au décollage), des bruits très brefs provoquent immédiatement des dommages irréversibles.
La limite maximale des baladeurs a été fixée à 100 dB. Mais il s’agit d’une limitation théorique car les performances des casques et écouteurs sont indépendantes. Pour les salles de concerts, la limite a été fixée à 105 dB.
D’une manière générale, la définition du bruit telle qu’on la trouve dans le Code de la santé publique précise : « Aucun bruit ne doit, par sa durée, sa répétition ou son intensité, porter atteinte à la tranquillité du voisinage ou à la santé de l’homme, dans un lieu public ou privé, qu’une personne en soit elle-même à l’origine ou que ce soit par l’intermédiaire d’une personne, d’une chose dont elle a la garde ou d’un animal placé sous sa responsabilité. »
Les différents niveaux sonores établis :
transports : de 68 dB (bus) à 80 (auto), 95 (deux-roues), 160 (avion au décollage) ;
loisirs : de 65 dB (télé), 90 (cinéma, tondeuse à gazon), 100 (baladeur) ;
lieux de vie : 55 dB (bibliothèque municipale), 65 (jardin d’enfants, marché, repas familial), 70 (salle de classe), 75 (centre commercial).
« À notre naissance, nous ne disposons que de 16 000 à 18 000 cellules ciliées, qui, quand elles sont détruites, ne se reconstituent pas, explique le professeur Darrouzet. Situées au cœur de l’oreille interne, ces cellules assurent la transduction d’une onde de pression sonore en un signal électrique qui se propage ensuite le long de voies nerveuses jusqu’au cerveau. »
Une société bruyante
Leur destruction se traduit d’abord par des acouphènes, sifflements ou bourdonnements dans les oreilles, puis par une hyperacousie, qui entraîne une diminution du seuil de tolérance aux bruits d’intensité normale. Le dernier palier de cette évolution irréversible restant la surdité. En France, près de 5 millions de personnes souffriraient d’acouphènes.
Mais c’est l’exposition aux bruits excessifs qui demeure le risque majeur de surdité précoce. Une législation existe bien qui fixe des seuils de tolérance mais elle n’est pas toujours respectée. « La surdité est une pathologie de plus en plus fréquente en liaison avec l’augmentation du niveau sonore global généré par la société et son mode de vie professionnel, personnel ou associatif », constate le professeur Darrouzet. Le développement des musiques amplifiées et de l’usage des écouteurs, l’arrivée des synthétiseurs, des ordinateurs, la percée de la musique électronique ont changé la façon d’écouter et d’entendre.
François Ragenard, chargé des qualités et mesures à Radio France, le constate : « La circulation massive de formats compressés habitue nos oreilles à une réalité imprécise ; comme si on regardait continuellement des images floues. » La compression est utilisée pour ramener le volume sonore à des niveaux acceptables pour l’oreille humaine. Le procédé consiste donc à écraser le signal en atténuant certains sons trop forts et en rehaussant les sons trop faibles. Seulement, cette technique s’est généralisée et a été dévoyée pour devenir un fond sonore à intensité invariable.
Dans cette cacophonie généralisée, les plus jeunes sont les plus exposés. Ainsi, parmi les 15-25 ans, 34 % de ceux ayant une écoute « excessive » ne s’éloignent jamais des enceintes de concerts, 57 % ne font jamais de pauses et 97 % ne portent jamais de bouchons d’oreilles. Autant de solutions que pourtant le professeur Darrouzet propose au titre des préventions. « Nous savons aussi qu’il existe une prédisposition génétique, insiste-t-il, que la consommation d’alcool multiplie la fragilité aux sons forts et qu’un jeune victime d’un traumatisme sonore ne dispose que de vingt-quatre heures pour être pris en charge par le service ORL d’un hôpital, qui va lui proposer un traitement à la cortisone. »
Parmi les mesures de prévention, les spécialistes conseillent en concert de s’éloigner des enceintes, de porter des bouchons d’oreilles, de faire des pauses toutes les deux heures. Avec un casque ou des écouteurs, il faut régler le volume d’un baladeur à la moitié du maximum et utiliser les casques fournis, qui garantissent un volume sonore maximal de 100 dB, et limiter la durée d’écoute.
Mais le professeur Darrouzet craint fort d’être perçu comme un rabat-joie dans un monde où le port du casque traduit une véritable philosophie du repli sur soi, qui se voit aussi dans la détérioration de l’ouïe et de la vue.
Trop d’heures devant les écrans
 Les Français portent une plus grande attention à leur santé visuelle. Les 16-24 ans sont moins vigilants que leurs aînés. Ce n’est pas un syndicat d’opticiens qui le dit, mais l’Association nationale pour l’amélioration de la vue (Asnav) qui l’affirme dans son nouveau baromètre de santé visuelle de 2012.
Ainsi, beaucoup d’ados considèrent que ne pas porter de lunettes contribue à faire travailler l’œil et donc à renforcer la vue, alors qu’ils passent 2 h 30 par jour devant l’ordinateur, 1 h 40 devant la télévision et 1 h 30 au moins devant l’écran du téléphone. L’Asnav constate que les troubles de la vision chez les jeunes sont en développement. La myopie toucherait 25 à 30 % des 16-25 ans en France. Or, c’est vers l’âge de 12 ans que commencent les myopies comportementales, et l’une des causes dénoncées par l’Asnav est l’usage trop intensif de la vision de près.
L’association conseille donc de ménager des pauses lorsqu’on lit ou travaille sur écran, en prenant l’habitude de détendre ses yeux toutes les vingt minutes, d’équilibrer les temps consacrés à la vision de près et ceux consacrés à la vision de loin, de porter ses lunettes ou lentilles. Car, insiste l’association, « ne pas porter ses lunettes de vue ne fait pas travailler ses yeux pour autant ». En effet, pour voir correctement, l’œil s’adapte en permanence. Toutefois, dès que ses capacités baissent, son travail est d’autant plus important. Ne pas porter ses lunettes entraîne une fatigue visuelle qui n’est pas sans conséquences : maux de tête, picotements dans les yeux, sensation d’œil sec.
Le corps malmené lui aussi
Mais l’Asnav modère son affirmation en expliquant que la fatigue visuelle n’est pas uniquement liée au travail sur écran. « Nous sollicitons notre vue tout au long de la journée, assure l’association, quelle que soit notre activité. Pour voir net, notre œil s’adapte en permanence grâce à des muscles. Lors de la vision sur écran, ils sont fortement sollicités, car le regard balaie plus ou moins vite différentes zones, différents plans plus ou moins éclairés. Travailler sur écran diminue la fréquence du clignement, entraînant une sécheresse des yeux et un inconfort visuel. Les symptômes de fatigue visuelle apparaissent au bout de quatre heures passées devant l’écran et ils s’accumulent. »
De plus, de récentes recherches en matière de neurosciences ne se focalisent pas sur le duo écran-œil mais sur un trio corps-œil-écran. Car la posture et donc la direction du regard peuvent influer sur la perception de l’information. Ainsi, d’autres méfaits que visuels ont été mis en lumière sur les effets du travail sur écran : la multiplication des troubles musculo-squelettiques aux avant-bras, aux poignets, à l’index ou au pouce.
L’écran n’est pas le seul responsable dans les troubles visuels qui atteignent les jeunes gens. Il faut aussi prendre en compte le manque de temps passé à l’extérieur, puisque, selon les chercheurs, la lumière vive stimule la dopamine qui prévient la myopie.

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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