La fondamentale critique des médias – La société du spectacle

 « La Décroissance » – 12-2012/01-2013 – de Pierre Thiesset – journaliste et éditeur  – Extraits…
« Aucun système économique ne peut survivre sans un apport continu d’énergie et de matière » écrivait  Nicholas Georgescu-Roegen (La Décroissance, Sang de la Terre, 1979). Quand cet apport ne répond plus à une demande galopante, nous obtenons une crise de saturation comme celle que nous vivons actuellement. Mais alors que la flambée en cours des prix de l’énergie et  des matières premières vient confirmer qu’une croissance illimitée sur une planète aux ressources finies est impossible, les médias dominants n’en démordent pas. Ils ne cessent de reprendre les incantations des économistes : Production ! Consommation ! Erection du PIB ! Pourquoi donc les journalistes épris de vérité n’évoquent-ils la décroissance que pour la railler ?  Pourquoi donc, y compris dans les rares brèches où s’exprime la dissidence, l’anti productivisme n’a-t-il pas, ou si peu, droit de cité ?
La décroissance « pas tendance »
Bien loin des serments hypocrites dont cette profession hautaine s’honore devant les profanes – «dire la vérité, toute la vérité, porter la plume dans la plaie, etc.. » le journalisme mercantile a comme principale objectif de capter le plus grand nombre de lecteurs ou d’auditeurs, et de rafler un maximum de recettes publicitaires. Les petites mains de l’information sont donc sommées de fournir un contenu consensuel pour réunir le plus grand nombre. « Donnez aux gens ce qu’ils ont envie d’avoir » disait mon rédac’chef. Il faut plaire, séduire, caresser dans le sens du poil.
D’après cette injonction, les faiseurs d’opinions se transforment en suiveurs d’une opinion publique censée être monolithique. Les journalistes ne sont portés que par les courants fondamentaux de la société. Ils ne peuvent aller à l’encontre des croyances marquant notre époque, des mythes collectifs qui orientent nos existences : le développement économique et le progrès technique doivent être continus, il faut toujours produire davantage pour atteindre les lendemains qui chantent, le bonheur réside dans la consommation abondante. Jamais ils n’iront contre ce qu’ils ont cessé de promouvoir. Sauf, peut être, quand l’évidence deviendra trop frappante.

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Domestiqués
C’est précisément pourquoi la décroissance est frappée d’anathème. En s’attaquant aux fondements même de notre société capitaliste, cette pensée radicale ébranle les certitudes profondément inculquées depuis l’enfance. Totalement à contre-courant des injonctions actuelles, elle dynamite le consensus mou et déstabilise tout un chacun. Car, avec la décroissance est pointé du doigt notre propre mode de vie, la finalité de nos activités, les impératifs martelés par toute la collectivité unie dans le culte du PIB.
Il est défendu aux chiens de garde de mordre la main de ceux qui les nourrissent. Chez les cadres de l’information formés dans les mêmes écoles que le pouvoir et biberonnés à la croissance, la vulgate idéologique des dominants est tellement intériorisée qu’ils ne leur viendraient même pas à l’idée de dévier de la ligne. Quant aux autres membres des rédactions inféodées, placés sous la double dépendance des propriétaires et des publicitaires, ils s’autocensurent volontiers pour ne pas nuire aux intérêts des financeurs.
Dans ce royaume de la pensée conforme, pas de place pour la subversion, juste une petite dose d’opposition nécessaire. Le débat politique se résume à une écrasante domination du PS et de l’UMP, l’information économique fait la part belle aux sempiternels experts pro-croissance, et les intellectuels consultés servent un discours de renonciation et de fatalisme : ils décrètent la fin de l’histoire, des idéologies et de la confrontation d’idées. La circulation circulaire de l’information vient boucler la boucle, les médias se recopiant les uns les autres, leur boîte hermétique délimite les possibles, confisque la parole, contrôle la bataille des mots et exerce un monopole sur les visions du monde.
La société du spectacle
Toute critique du pouvoir passe aujourd’hui par la critique des médias. Et cette critique s’est généralisée : les journalistes figurent parmi les professions les plus détestées des Français, avec les banquiers, les agents immobiliers et les députés. Jamais les accusations portées contre les organes d’information n’ont été aussi nombreux et graves que depuis le début des années 1990.
Malgré cela, l’information aux ordres n’a jamais exercé une telle emprise. La société du spectacle ne fait que s’étendre davantage dans la vie de chacun, connecté en permanence à un flux qui enfle. Nous ne percevons plus la vie qui nous entoure par nos sens, nos relations, notre contact direct avec le réel. Nous consommons une mise en scène du présent, sans aucune issue en dehors de « l’image de cette économie régnante » (Guy Debord, La Société du spectacle)
L’homme ainsi bombardé d’informations est mis en sommeil, sans capacité de penser et d’agir. Perdu dans l’immédiateté, il n’a pas le temps de prendre du recul, de mettre les faits en relation les uns avec les autres, d’analyser, d’approfondir. A peine produit, un événement est déjà passé, chassé par un nouveau venu. Les flashes se succèdent « en temps réel ». Derrière le sentiment d’abondance et d’immensité de l’information et des médias, il n’y a ni diversité ni choix. Le récepteur inquiet, noyé dans ce courant aliénant, subit le monologue élogieux que le pouvoir tient sur lui-même. En s’en remettant à un directeur de conscience pour obtenir une construction imaginaire du monde et une sélection arbitraire de ce qui fait l’actualité, chacun est infantilisé, intégré, mobilisé, conforme au modèle uniforme. Les médias de masse ont fait advenir une société de masse, lisse.

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L’heure de se lever
La puissance d’un titre de presse, d’une chaîne de télé ou de radio ne repose que sur leur audience. Rien ne nous empêche de nous en détourner. Au lieu de nous élever contre le journalisme en restant prostré devant notre télé, comme on vitupère contre les automobilistes trop nombreux en conduisant une voiture, débranchons les écrans et levons-nous. On arrête tout et on réfléchit.

A propos werdna01

Hors des paradigmes anciens et obsolètes, libérer la parole à propos de la domination et de l’avidité dans les domaines de la politique, de la religion, de l’économie, de l’éducation et de la guérison, étant donné que tout cela est devenu commercial. Notre idée est que ces domaines manquent de générosité et de collaboration.
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