Mourir pour que sa langue vive

 LE MONDE – décembre 2012 – François Bougon
Au début, des moines ont montré la voie. Ils ont été suivis par des laïques, souvent jeunes, nomades et bergers. Une centaine de Tibétains – 28 pour le mois de novembre 2012 – ont choisi de s’immoler par le feu pour protester contre une répression chinoise croissante. Certains ont pu être sauvés, mais la plupart sont morts. En Chine, les autorités tentent d’endiguer la vague suicidaire en menaçant ceux qui veulent s’immoler d’une comparution en justice pour homicide et trouble à l’ordre public. Les médias officiels minimisent leurs actes en les rapprochant des membres des sectes apocalyptiques américaines, le rôle du « méchant » étant tenu par le dalaï-lama, le chef spirituel des Tibétains exilé en Inde depuis 1959, qui a officiellement abandonné toute fonction politique en 2011.

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 L’histoire récente de l’humanité recèle de nombreux cas de cette forme de protestation extrême qui a, parfois, permis de faire basculer le destin d’un pays, voire d’une région. Le 17 décembre 2010, en se sacrifiant sur un marché de la ville de Sidi Bouzid, en Tunisie, le jeune vendeur ambulant Mohamed Bouazizi marquait ainsi le début de ce qui allait devenir les « printemps arabes ».
  La première immolation d’un Tibétain remonte à 1998, en Inde. Mais il faut attendre 2009 – un an après les manifestations de Lhassa, la capitale de la région autonome du Tibet, qui s’étaient propagées aux régions tibétaines situées dans les provinces chinoises limitrophes – pour que ce phénomène se produise à l’intérieur des frontières chinoises. Certains des immolés ont laissé des testaments, qui ont été publiés sur le blog de l’écrivaine et blogueuse tibétaine Tsering Woeser. Ces derniers mots prennent parfois la forme d’un poème, comme celui laissé par Ani Sangay Dolma, morte à 16 ans, le 25 novembre 2012, et intitulé « Il est de retour » en référence au dalaï-lama.
  « Levez les yeux, amis tibétains,
  Contemplez au-dessus de vos têtes le crépuscule bleu,
  Telle une voûte céleste de montagne blanche, mon lama est de retour.
  Levez les yeux, amis tibétains, (…)
  Contemplez les montagnes enneigées.
  C’est une nouvelle ère, l’ère du pays des neiges. Et le Tibet est libre et indépendant. »
 Si des thèmes comme le retour du dalaï-lama, les valeurs du bouddhisme tibétain, en particulier la compassion, le joug chinois et l’unité des Tibétains reviennent souvent, beaucoup de ces textes défendent la langue tibétaine, un aspect relativement nouveau dans la résistance face à la domination chinoise. « Je souhaite que les six millions de Tibétains apprennent leur langue maternelle, portent les habits tibétains et soient unis », écrit ainsi Nyingkar Tashi, âgé de 24 ans, avant de s’immoler le 12 novembre. « Nous réclamons la liberté d’expression religieuse et la préservation de notre culture. Nous réclamons le droit d’utiliser notre langue. Nous réclamons les mêmes droits que tous les autres êtres humains », affirme pour sa part Jamyang Yeshi, 26 ans, qui vivait en exil à New Delhi depuis 2006 et qui s’est sacrifié pour protester contre la visite du président chinois Hu Jintao en Inde, en mars 2012.

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 La langue tibétaine, qui appartient à la famille tibéto-birmane, est parlée par plusieurs millions de personnes. Elle est devenue l’un des derniers remparts de la résistance de ces peuples qui vivent sur un plateau de 2 500 000 km2, soit un quart de la superficie de la Chine. Au début du XXe siècle, face aux missionnaires occidentaux, les Tibétains ont cherché à protéger leur religion, qui constitue le cœur de leur identité : un bouddhisme tibétain qui a rayonné bien au-delà, influençant les peuples voisins, comme les Mongols et les dynasties étrangères qui ont gouverné la Chine (Yuan et Qing).
Dans une lettre publiée par le Centre tibétain pour les droits de l’homme et la démocratie, un moine exprime son inquiétude à l’assemblée de délégués de la communauté tibétaine en exil, qui s’est réunie à Dharamsala (Inde) en septembre : « Le Tibétain ne jouit d’aucune autonomie, même dans les écoles tibétaines établies dans les zones autonomes tibétaines. De telles conditions pathétiques ont rendu notre vie insupportable. »
 Le mouvement du « Lakhar » (le « mercredi blanc ») s’est propagé, non seulement au Tibet mais en exil : tous les mercredis, de très nombreux Tibétains parlent un tibétain exempt de mots chinois (ou d’anglais et d’hindi pour les exilés), s’habillent avec des vêtements tibétains et mangent tibétain – généralement en refusant toute nourriture carnée.

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