Episodes judiciaires : Enregistrement sonore clandestin : la touche « record » d’un magnétophone ou d’un téléphone portable s’impose comme une arme redoutable.

M le magazine du Monde |   27.01.2013  Par Stéphanie Marteau
Pour déstabiliser le ministre Arnaud Montebourg, Bernard Tapie n’a pas hésité à évoquer un enregistrement. Fictif, a-t-il admis quelques semaines après.

La preuve par le son

 Affaires Cahuzac, Bettencourt, Relais & Châteaux, « quotas de Blancs » à la Fédération française de football, Bernard Tapie versus Arnaud Montebourg Tous ces épisodes judiciaires – et quelques autres – ont un point commun. Ils ont éclaté, ou ont été relancés, à la suite de la médiatisation d’un enregistrement sonore clandestin.
Que ce soit pour piéger un adversaire politique, briser un huis clos malsain ou dénoncer des malversations, la touche « record » d’un magnétophone ou d’un téléphone portable s’impose comme une arme redoutable. « C’est comme si l’intrusion, l’indiscrétion trouvaient désormais une forme de légitimité et de bonne conscience », estime l’ancien avocat général Philippe Bilger.

alemonde son bettencourt

Ce « syndrome de la cassette » interpelle aussi l’avocat Antoine Gillot. Muni d’un discret « dictaphone à 70 euros », son client, Pascal Bonnefoy, ex-majordome de Liliane Bettencourt, a consciencieusement enregistré de mai 2009 à mai 2010 pas moins de vingt et une heures de conversations entre l’héritière de L’Oréal et ses proches. L’employé a été mis en examen en avril dernier pour atteinte à la vie privée mais le fruit de son espionnage, gravé sur CD, a été versé au dossier d’instruction.
Car si la justice condamne le comportement personnel, elle ne veut pas se priver des pistes que de tels enregistrements peuvent lui apporter, comme en témoigne une jurisprudence de la Cour de cassation. « A partir du moment où le document sonore analysé par la police scientifique ne révèle ni montage ni trucage, il peut être considéré comme une preuve au pénal », rappelle Antoine Gillot. Selon lui, les CD remis à la justice confirment l’abus de faiblesse dont Liliane Bettencourt était l’objet, révèlent une importante fraude fiscale et établissent des liens entre le gestionnaire de fortune de l’héritière de L’Oréal et Eric Woerth, alors trésorier de l’UMP.« Les enregistrements sont des preuves sulfureuses, prévient cependant un magistrat. On les prend avec des pincettes. Elles émanent de procédés douteux et le risque de se faire instrumentaliser est grand. »
Ce danger concerne surtout les journalistes ayant recours à des sources qui ont fait de l’archivage sonore une spécialité. Dépositaire de l’enregistrement diffusé par Mediapart (dans lequel, en 2000, Jérôme Cahuzac avouerait avoir un compte en Suisse), l’avocat Michel Gonelle, ancien maire RPR de Villeneuve-sur-Lot, n’en est pas à son coup d’essai. Il y a douze ans, ce vieil adversaire politique du ministre du budget avait déjà utilisé un enregistrement clandestin de l’ancien maire UDF, Claude Larroche, pour déstabiliser son équipe municipale. « Les journalistes doivent s’affranchir de ce débat, affirme pourtant Jean-Pierre Mignard, l’avocat de Mediapart. Ils doivent utiliser ces documents nonobstant les conditions de leur réalisation. Prétendre le contraire reviendrait à demander à la police de ne traiter qu’avec des sources honorablement connues. »
Philippe Bilger partage cette opinion, convaincu que « l’on ne peut pas se passer des données, même imprécises, apportées par la presse ». Pour lui, la justice devrait s’emparer plus rapidement du résultat des investigations des médias.
 alemonde son tapie
Pour déstabiliser le ministre Arnaud Montebourg, Bernard Tapie n’a pas hésité à évoquer un enregistrement. Fictif, a-t-il admis quelques semaines après. | AFP / VALERY HACHE
Avec la multiplication des sites d’information en ligne, très friands de matériel sonore, l’enregistrement pirate a encore de beaux jours devant lui. D’autant que ce genre de document est nimbé d’une forme d’aura. « Le son est plus puissant que n’importe quel écrit. C’est ce qui fait fantasmer les journalistes : c’est comme s’ils avaient un rapport direct avec une source qui, sans le savoir, leur donne toutes les clés d’une affaire », analyse un vieux routier de l’investigation. Qui s’est pourtant laissé prendre au jeu en relayant, juste avant Noël, les déclarations de Bernard Tapie sur l’existence d’un enregistrement censé établir que le ministre du redressement productif avait cherché à torpiller son projet de rachat des journaux du groupe Hersant. Un mois plus tard, une fois arrivé à ses fins, l’homme d’affaire a abattu ses cartes. « Il n’y a jamais eu de cassette ! », a-t-il admis, rigolard.
Stéphanie Marteau

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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