Témoignage d’un berger du Limousin dont la situation s’est encore détériorée

Rue 89 28/01/2013 Sophie Caillat | Journaliste

Depuis 2008, Philippe, berger, gagne encore moins bien sa vie

Retour sur PORTE-MONNAIE. Chaque semaine (ou presque), Rue89 Eco ouvre les comptes d’un volontaire et fait le point sur ses recettes et ses dépenses. Que vous soyez joueur de poker, pompier volontaire, prof, député européen, vendeur de marrons chauds ou milliardaire,

Dans un précédent porte-monnaie, Philippe expliquait que ses moutons lui rapportaient 200 euros par mois. Aujourd’hui, sa situation s’est encore détériorée.

Plus de quatre ans après l’inauguration de la rubrique « Votre porte-monnaie au rayon X », que sont devenus ceux qui ont livré leurs comptes ? Nous sommes retournés à la rencontre de ces premiers témoins, écouter comment ils avaient traversé la crise, si leur quotidien avait été affecté par les hausses des prix, de l’énergie par exemple, ou s’ils subissaient un gel des revenus.
arue 89 Philippe Berger dans le LimousinNous commençons avec Philippe, berger. Aujourd’hui, sa situation est telle qu’il travaille vraiment « pour le paysage » comme il dit. Les primes à l’élevage avaient été augmentées sous le ministère de Michel Barnier, « un ministre qui a fait du bien aux éleveurs de moutons », et qui a tenu parole. Depuis deux ans, ça allait donc « un peu mieux » : il a plus que doublé ses revenus mensuels, et il déclarait en 2011 la somme un peu moins ridicule de 479 euros par mois.
Las, son tracteur l’a lâché cette année, Philippe a eu 5 000 euros de frais dessus, et l’emprunt qu’il a dû contracter a plombé ses comptes. Quand il fait le différentiel entre les charges de l’exploitation et ses recettes, il ne lui reste plus que 36 euros par mois pour vivre. Il repose encore plus sur la retraite de sa conjointe, qui va bientôt voir ses allègements de charges augmenter.
Ce qui a monté : les céréales, la mutuelle, le matériel
Avec la hausse des prix des céréales, ses comptes ont de nouveau basculé dans le rouge. « Je ne peux plus engraisser mes animaux comme je voudrais, raconte Philippe, alors que le porte-monnaie du céréalier doit avoir augmenté », enrage-t-il.
En 2008 déjà, il se plaignait d’une hausse de 100 euros en un an du coût des céréales (qui s’élevait alors à 373 euros par mois pour son troupeau de 170 brebis, sachant qu’un agneau en consomme 70 à 80 kilos par an). Surtout, ce qui le désole, c’est qu’il doit rogner sur la qualité de la nourriture pour ses bêtes :
« La meilleure céréale, celle qui apporte le plus de protéines, est passée de 250 à 350 euros la tonne, donc je ne peux plus me la payer. Ça change la vitesse à laquelle les agneaux grandissent. Ils engraissent plus vite, mais font moins de carcasse, donc au final je suis perdant car je fais des agneaux plus légers (17 kilos au lieu de 18). »
En revanche, une panne de tracteur l’a contraint à contracter un emprunt supplémentaire, pour 4 800 euros. Il rembourse 1 641 euros par an, sur trois ans.
En se replongeant dans ses comptes, Philippe remarque que « tout, tout, tout a augmenté, de la mutuelle (la MSA) à la taxe foncière en passant par les assurances ». Sans compter des charges nouvelles : l’eau et la paille pour les brebis, et l’équarissage.
Parmi les dépenses en hausse, Philippe note le gasoil (qui lui coûtait 83 euros par mois), passé de 1,01 à 1,13 euro le litre. Mais Philippe dit que le coût n’est pas plus lourd, car il « fait attention ».
Quant au vétérinaire (déjà 70 euros par mois en moyenne), il dit simplement qu’il « essaie d’y aller le moins possible ».

arue89 philippe B info

Et la suite ? La retraite pour 553 euros
A 58 ans, Philippe a encore quelques années à tirer avant de prendre sa retraite, mais il sait d’ores et déjà qu’il touchera 553 euros par mois. C’est bien plus que ce qu’il gagne actuellement.
Progressivement, il commence à ralentir, à baisser la taille de son troupeau, car il trouve qu’« on travaille beaucoup pour pas grand-chose ». Comme bien des éleveurs, il constate qu’il y a quelque chose qui cloche dans le système. A la relecture de ses comptes, il nous a écrit ce texte :
« En 1976, dans mon école agricole, les profs et techniciens nous disaient “avec 200 brebis, tu fais vivre une famille” – les primes n’existaient pas à l’époque. Et là, vous me direz, “mon petit Philippe, réveille-toi, tu n’es plus dans le coup, il faut vivre avec son temps”.
Seulement, en 2013, pour faire vivre une famille, ce n’est pas 200 mais 750 brebis qu’il vous faut, ce qui implique une bergerie trois fois comme la mienne, cent hectares de terre, du matériel agricole bien plus puissant et une somme de travail considérable.
Et la ferme que tu imaginais à taille humaine se transforme en machine infernale pour rembourser des emprunts, parce que si ton papa n’est pas né ici avant toi, ta ferme et tes brebis appartiennent aux banquiers, qui eux se foutent pas mal de la taille humaine de ton projet.
J’ai mis une vie pour avoir cette ferme, tout à crédit, et encore aujourd’hui. Personne ne m’a légué un bout de terre. Et cette petite exploitation, on me dit qu’elle est obsolète. D’accord, mais expliquez-moi comment un jeune aujourd’hui peut s’acheter une ferme ? Au bas mot, cette exploitation dont lui parlent les techniciens agricoles lui coûterait dans les 650 000 euros – de quoi en décourager beaucoup.
Partis comme nous le sommes, encore quelques années et toutes les petites fermes comme la mienne seront mangées par les grosses. Et ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que chaque fois qu’une exploitation disparaît, c’est toute une diversité et un tissu rural qui s’appauvrit.
Voilà l’avenir que l’on promet à nos futurs éleveurs. Un jeune ne peut plus dire, comme quand j’avais 20 ans, “j’ai la passion des brebis, je réussirai”. Ça c’est fini. Moi je pourrai bientôt dire, comme dans un très beau film, “j’avais une ferme en France”. Et eux ne pourront même plus le dire. »
Sa bergerie

arue89 philippe bergerie

A propos kozett

Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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