Régis Debray, magister bougon : Derrière le professeur, voici donc le potache Debray. Un petit frère de Sartre, autre farceur. Un copain de rigolade, un chahuteur.

Bibliobs  le 25-01-2013

Professeur Debray

Où cet apôtre de l’école républicaine décerne son prix d’excellence à Gracq, éreinte Sollers et Foucault, et note le passage «du haïku à la main au cul». 

anoregis debray

 Régis Debray au micro de Radio France, lors de l’inauguration du 31e Salon du Livre de Paris en 2011. (©Urman Lionel / Sipa)
Régis Debray a ramené des catacombes une étincelante gerbe d’hommages – certains en forme d’éreintements – à ses aînés en littérature. Comme le hasard a présidé à leur écriture, il leur cherche une nécessité: celle de son appartenance à une génération d’après tragédie, frustrée des choix héroïques de ses prédécesseurs, mais vivant toujours dans leur orbe.
J’irais plutôt chercher leur unité dans l’inusable emploi que Régis Debray tient dans notre vie littéraire: celui du magister bougon qui pleure la dissertation ternaire, l’odeur de la craie, la devise morale écrite au tableau noir, croit à la consanguinité de la République et de l’imparfait du subjonctif et tient les contraintes scolaires pour le socle de nos libertés.
Cette religion de l’école dicte les goûts et les dégoûts de son livre. Un prof, de province qui plus est, doit nécessairement être allergique aux mirobolants qui sablent le champagne de l’instant, escamotent la peine et la souffrance dans leur chapeau à double fond, frétillent comme poissons d’argent dans l’eau médiatique: on a reconnu Philippe Sollers.
Il ne saurait montrer plus d’indulgence aux contempteurs des normes pour qui toute maison est de redressement, toute école une prison, tout savoir un pouvoir: cette fois, il s’agit de Michel Foucault. Et il réserve la couronne aux sérieux, aux modestes, en dépit, ou à cause, de leur look de fonctionnaire: prix d’excellence, Julien Gracq.
En Jean Daniel, «homme de mémoire ouvert à l’immédiat», qui a droit à une médaille civique, il aperçoit deux personnages en débat l’un avec l’autre. A lui aussi la définition conviendrait. Car on le voit, au nom de l’universel, humilier la particularité, puis concéder qu’elle peut être «une échappée sur la commune humanité», célébrer les ailes contre les racines, puis avouer sa tendresse pour «les ailés enracinés» et préférer l’application au brio, qu’illustre pourtant son livre bondissant.
Rien de plus gai que ces hommages crépitant de calembours, d’allitérations, de raccourcis pour happy few. Les «Mémoires d’outre-tombe»? «Les grives du petit garçon dans les griefs du vieil homme.» Le cadeau de De Gaulle à la France? «Une traversée en première classe avec un billet de seconde.» Le discours amoureux de l’époque? Le passage «du haïku à la main au cul». Derrière le professeur Debray, voici donc le potache Debray. Un petit frère de Sartre, autre farceur. Un copain de rigolade, un chahuteur.
Mona Ozouf
Modernes Catacombes. Hommages à la France littéraire,
par Régis Debray, Gallimard, 310 p., 21 euros.

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Deux phénomènes peuvent amener à une manipulation dans la prise en compte des informations par notre conscience : --> Le mirage qui voile et cache la vérité derrière les brumes de la sensiblerie et de la réaction émotionnelle. --> L’illusion qui est une interprétation limitée de la vérité cachée par le brouillard des pensées imposées. Celles-ci apparaissent alors comme plus réelles que la vérité qu’elles voilent, et conditionnent la manière dont est abordé la réalité … A notre époque médiatisée à outrance, notre vigilance est particulièrement requise !
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